LA PEAU DES MURS

Lucas se cache à Naples et est protégé par deux italiens : Stefano et Caterina. Le danger le guette pourtant...

Pourtant, le téléphone ne lui était pas interdit. En un rien de temps, il pouvait signaler sa position et être retrouvé mais il ne tentait rien. Dans cet appartement à la fois raffiné et chaleureux du Spaccanapoli, il se sentait en paix malgré son intermittente tristesse. Et puis, pourquoi réagir si tard ? Il avait déjà accompli une bonne partie du chemin proposé. Restait à le poursuivre. Pour se donner du courage, il se tournait vers Signorella dont il admirait la personnalité droite et sage. Lui parler n'était pas difficile. Et, contrairement au jeune Italien qui semblait ne jamais avoir entendu, elle répondait aux questions posées.

Elle lui apprit d'abord qu'elle avait cinquante deux ans. Il y avait peu de temps qu'elle vivait dans cet appartement qu'elle aimait beaucoup. Il était fréquent qu'elle y héberge des amis ou de la famille. En fait, sa vie avait changé cinq ans auparavant.

Intrigué, Lucas lui demanda :

-Pourquoi a t'elle changé ?

-J'ai divorcé. A la fin de mes études de médecine, je me suis mariée. Je le connaissais déjà car il faisait le même cursus que moi. Nous avons travaillé tous deux et eu deux enfants. Quand il s'avérait que nous avions trop de terrains de discorde, nous nous sommes séparés. Nous sommes en bons termes. La maison où nous avions longtemps vécu a été vendue et moi, je suis venue ici.

-Parle-moi de tes enfants.

-Ma fille, Chiara, fait des études universitaires ici, à Naples. Tu ne la verras car en ce moment elle est en vacances en Sicile avec des amis et ensuite va chez son père. J'ai aussi un fils de dix-huit ans. Il vivait avec moi mais c'est un petit malin. Il a réussi à décrocher une bourse d'études pour les États-Unis et part bientôt pour Boston. Ma vie a été très joyeuse avec eux.

-Mais tu es seule maintenant !

-La chambre bleue est toujours occupée. Tantôt, ce sont des convalescents, tantôt des fugitifs...J'appartiens à une organisation secrète dont le but est d'aider certaines personnes à transiter vers la destination qui est faite pour eux. Nous sommes nombreux à travailler dans l'ombre, personne ne nous connaît mais nous sommes très actifs. Pour qu'une épique se forme, il faut un dénominateur commun. Dans mon cas, c'était l'axe France-Italie. Il fallait aussi des enfants malades et une nécessité de survivre. Une fois que tu as éclairci cela, tu dois être capable de rendre service. Stefano parle le français et l'italien. Il est terre à terre, conduit vite, sait se repérer et écarter les dangers. C'est pourquoi il a été idéal pour vous. Moi, je parle aussi les deux langues car j'ai eu une mère française. Je dispose de cet appartement qui est une sorte de plate-forme pour les réfugiés qu'on m'envoie et je sais qu'en faire...

-Tu travailles pour Honey ?

-Je travaille pour Moe Yonhe. Tu peux l'appeler Honey. Il change de noms comme de formes. Il est puissant.

-Où est-il ?

-Je le sais mais ça je ne peux de le dire. Tu vas vers lui, de toute façon.

-Moi, je veux encore rester avec toi !

-Tu le peux. Le temps n'est pas encore venu.

Lucas ne voulut pas en savoir plus. Il pensa naïvement qu'il n'y avait au fond aucune raison que son séjour s'interrompe. Qu'il ait une identité ou une autre, nul ne semblait s'en soucier...

C'est du moins ce qu'il pensait et il commença à se promener seul, uniquement dans les rues proches du domicile de Caterina et toujours de jour. Il n'y eut aucune anicroche jusqu'à ce qu'un sexagénaire très bien vêtu s'approchât de lui, une fin d'après-midi.

-Euh, jeune homme, une minute. Vous parlez français ? Je sais si peu d'italien...

Lucas n'eut pas la présence d'esprit de secouer la tête pour montrer qu'il ne comprenait pas. L'homme s'enhardit.

-Ah, vous comprenez ! Écoutez, je cherche un garçon de votre âge, une jeune Français en vacances à Naples. Il s'appelle Jérémie Rivelli. C'est du moins le nom qu'il porte en Italie...

Cette fois, Lucas, aux aguets, répondit en italien mais l'homme avait pris barre sur lui.

-Je vois que vous me comprenez ! En fait c'est un garçon dans vos âges, pas très grand, brun, vêtu de bleu-marine. Il s'est enfui et je ne vous cacherais pas que je le cherche. Sa famille souffre beaucoup, vous devez vous en douter, mon jeune ami...

-Je ne sais pas.

-Oh, moi je pense que si ! Il faut m'aider !

Il semblait à Lucas que la nuit tombait à toute vitesse, ce qui à dix-huit heures en cette saison, était hautement improbable. La rue semblait se vider aussi alors qu'elle était bondée. De nouveau, il répondit en italien. L'homme ne se démonta pas.

-Attendez, jeune homme, j'ai des photos. Vous savez, celles qu'utilise la police, à savoir les vraies et les transformées. Vous aurez du mal à me croire mais sur l'une d'elle, maintenant que j'y pense, on dirait que c'est vous ! Un instant, je cherche...