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A la Solfatara, où les Anciens situaient parfois les Enfers, le jeune Lucas, parti en excursion avec una amie italienne, la perd de vue et se retrouve sous terre, dans un labyrinthe...

7.Quatre ans en enfer.

Si jamais Lucas avait pensé à l'enfer, jamais il ne l'avait imaginé ainsi. C'était un lieu d'horreurs où la cruauté était reine. On y souffrait sans fin par le feu, par la faim, par la soif, par le bruit assourdissant. Des démons vous torturaient sans fin et vous sombriez. Jamais les corps suppliciés ne tombaient en poussière, réduits à l'état de squelette. Les maux que le Prince du Mal leur infligeait n'avaient aucune limite. Ils se renouvelaient sans cesse. Aussi tenta-t'il de bander ses forces en se demandant quelle figure démoniaque s'approcherait de lui en premier. Serait-ce un diable cornu muni d'un trident ou un monstre crachant des flammes ? Devrait-il affronter de cruels yeux jaunes ou des prunelles rouge-sang ? Vers quelle cohorte de damnés le dirigerait-on ? Effrayé par ce qu'il s'apprêtait à subir si toutefois l'Enfer dans lequel il venait de s'introduire était semblable à ses visions, Lucas se tint immobile, redoutant le pire. Pourtant, rien ne lui arriva. A peine les portes refermées, il se trouva dans une ambiance étrange mais nullement effrayante. Vingt marches le séparant d'un long couloir au sol de terre battue et il les descendit sans difficulté. Il lui vint alors à l'esprit qu'il était confronté à un enfer pré-chrétien. N'était-il pas à la Solfatare ? Sans doute, en s'avançant, verrait-il ses héros de l'Antiquité dont son père lui avait parlé, ceux qui, pour une raison ou une autre, entraient dans le royaume d'Hadès et de Perséphone. Mais là encore, il dut admettre, au bout d'un moment, qu'il faisait erreur...

Une lumière douce, dont il n'aurait pas soupçonné l'existence, le guida. Parvenue à une sorte de plate-forme circulaire, il dut choisir entre plusieurs galeries qui toutes avaient les mêmes caractéristiques. Modérément éclairées, elles disposaient de sols et de parois gris-clair dénuées de toute aspérité. Bien forcé de faire un choix, Lucas en choisit une et la parcourut une vingtaine de minutes. Aucun monstre mythologique ne lui fit face et il ne vit aucun défunt ayant conservé son apparence humaine. Il marcha encore et encore jusqu'à ce qu'il comprit que le chemin emprunté n'offrait aucune bifurcation et surtout, aucune issue. Il rebroussa chemin et revint au point de départ. Décidément, il ne croiserait personne. Nul Énée à la recherche de son père Anchise ne viendrait l'assurer qu'il déambulait bien dans cet univers sous terrain que Grecs et Latins avaient minutieusement rêvé.

Il se trompait, donc. Alors qu'était cet Enfer ? Il devait en avoir le cœur net et pour ce faire, il se mit à emprunter une galerie puis une autre. Si elles n'étaient pas récentes, elles n'étaient pas millénaires. Bien entretenues, elles étaient assez larges pour qu'on pût s'y croiser et trop peu profondes pour qu'on y respirât difficilement. C'était là un fait étrange mais tout à sa découverte, Lucas, que l'inquiétude guidait, ne s'en préoccupa pas.

A priori innombrables, ces galeries étaient, à intervalles réguliers, creusées d'alvéoles assez grandes pour contenir des sièges ou des banquettes permettant de s'allonger. Lucas constata que dans l'un ou l'autre cas, il était impossible de déplacer le mobilier car, étant de pierre, il était rattaché à la paroi rocheuse. Quoique surprenantes, ces invitations au repos le rassurèrent. Elles signifiaient que s'il était amené à marcher longtemps, il pourrait se ménager des pauses. Plus inquiétants lui parurent la présence de tables et de sanitaires qui, tout rudimentaires qu'ils fussent, indiquaient qu'il y avait nécessité à s'alimenter et à se laver. Il ne s'agissait donc pas d'une longue excursion mais d'un séjour dont la durée pouvait s'allonger. Lucas avait beau en être au stade de la découverte, il ne pouvait qu'être interpellé par ce qu'il voyait. Quel était cet endroit où on pouvait errer sans fin sinon un enfer très particulier ? Un couloir donnait sur un couloir mais jamais sur une porte. Et d'escalier ascendant, il n'en voyait jamais aucun.

La température ambiante avoisinant les vingt-cinq degrés, il n'éprouvait aucune sensation de chaleur excessive ou de froid. Il n'avait ni faim ni soif et était encore assez clairvoyant pour s'imaginer qu'il ne resterait pas indéfiniment à marcher seul dans ces galeries à l'éclairage tamisée. L'absence de bruit cependant l'inquiétait.

Nul ne semblait jamais parler ici, ni geindre, ni murmurer. C'était l'enfer : il devait donc y avoir du passage car, à en juger par les représentations qu'il en avait vues, nombreux étaient les damnés et variés leurs supplices...Il eut beau marcher encore et encore, il se heurta sans cesse au vide. Jamais la moindre trace de pas. Jamais le moindre objet personnel oublié à dessein ou involontairement. Jamais de message. Dans cet enchevêtrement de couloirs, il n'y avait personne. Ni à rencontrer ni à vaincre. Ne sachant plus ce qui était du jour ou de la nuit, Lucas avait cependant conscience du passage du temps parce que l'espoir conservé le lui rendait précieux. Il se rendait bien compte que rencontrer dans ce désert un autre prisonnier l'aurait soulagé en justifiant sa quête. Il comprenait qu'il n'y aurait personne et sa solitude était implacable. De la même façon, il aurait aimé être un héros. N'était-il pas dans un labyrinthe ? La figure de Thésée s'imposa à lui et il reprit courage. Un danger existait quelque part et il devrait l'affronter. Des jours durant, il banda ses forces, pensant au fils du roi Egée et au jeune libérateur qui tuait le minotaure. Il n'avait pas Ariane mais Caterina. Sa fuite à elle était une feinte. Elle était son alliée et l'aiderait à revenir parmi les Vivants. Mais il eut beau marcher sans trêve, ayant réussi à aiguiser un caillou en lui donnant une pointe tranchante, il ne se heurta à aucun monstre. Il se trompait. Pourquoi combattre avec lui ? Il avait bien une cause à défendre puisqu'il voulait trouver Honey et vivre heureux mais faute d'adversaire il n'avait combat à mener. Sauf celui d'être là, indéfiniment...

Il mesura alors sa disgrâce. Stefano et Caterina s'étaient dérobés sans lui fournir de carnet de route. Il ne pouvait compter sur l'aide surnaturelle du chien Lucky qui avait le pouvoir d'apparaître ou de disparaître comme il le souhaitait, à la surface de la terre. Comment l'imaginer dans cet espace si étranger à tout animal domestique ? 

LABYYYYYYYYYY SOUFFLE DES TEMPS

Il chutait mais en avait peu conscience. Au début, il garda en tête l'idée des jours et des nuits et son organisme l'aida à se plier à des règles anciennes. Il y avait un temps pour marcher, un autre pour manger et un autre encore pour dormir. Il n'avait pas de montre et le portable que Signorella lui avait donné était resté dans la voiture. Il devait donc tout faire à l'instinct. Au bout d'un moment, la solitude aidant, il perdit à peu ses repères. Il arriva désormais que Lucas baille et s'assoupisse alors que sachant l'heure, il aurait trouvé cela incongru. De la même façon, il se mit à manger quand il voyait des aliments appétissants dans les alvéoles et non aux heures attendues des repas. Toujours propre, toujours repu, il marchait puis dormait mais l'action conjuguée du silence et de l'isolement commencèrent à le rendre mélancolique. Quel jour était-on ? Quelle heure était-il ? C'étaient des interrogations cruciales. Tout jeune qu'il était, Lucas voyait bien qu'il ne devait pas céder au chaos. Il avait des sursauts et comptait dans sa tête pour retrouver le mécanismes des heures et des jours et comme c'était difficile, il chercha autre chose. Il pensa à Robinson Crusoé, à son horloge à eau et à son mât-calendrier. Voilà un homme qui cherchait à rester humain en se référant au découpage temporel qu'on lui avait inculqué : jour et nuit, jours de la semaine et jours fériés, comptage des saisons et répartitions des activités manuelles et agricoles en fonction de celles-ci. Sans compter que le comptage des jours pour le naufragé solitaire avait une autre fonction : celle de mesurer le temps qui le rapprochait de sa délivrance...