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PIERRE FIESCHI

CELUI DONT LA MERE EST MALADE

Elle va se faire opérer demain, c’était prévu bien sûr, mais ça me fait quelque chose. Elle a senti une petite grosseur dans le sein gauche, il y a quelques mois, en faisant sa toilette et elle a consulté. Le docteur Fontaine ; je dirai même plus l’éternel, l’immuable docteur Fontaine, celui non de mon enfance, car je ne suis pas si jeune, mais de mon adolescence ; celui à qui je confiais les lourdeurs familiales et les premières et délectables masturbations. Le donc immuable praticien a diagnostiqué un cancer du sein. A l’âge qu’à la patiente et du fait que la tumeur (on l’appelle déjà comme ça ?) a été diagnostiqué très tôt, il y a toutes les chances que l’opération se déroule sous les meilleures auspices. Cela me réjouit et cela la réjouit.

Anne-Marie, ma mère.

Christelle, elle, fait grise mine. Elle me voit aller et venir du bel appartement de ma mère au nôtre, qui n’est, évidemment, pas si vaste et bien meublé. Elle trouve que j’en fais trop. Elle a toujours trouvé cela. Ce doit être une histoire d’éducation. Chez les siens, les cloisons sont étanches. On demande aux enfants qui ont grandi de venir aux réunions familiales avec leur progéniture et d’y faire bonne figure. Pas tellement, en fait, de s’occuper des soucis de santé de leurs aïeuls. IL y a les frères et sœurs des parents pour cela, ou encore des professionnels de la santé. On va leur faire coucou en maison de retraite bien sûr ou encore à l’hôpital en cas de pépin, mais on ne gère pas ce type d’affaires. Que mes frères et sœurs et moi ayons géré la maladie et le décès de mon père, le maintien de ma mère dans leur grand appartement où la fratrie a grandi, la dépression qu’elle a eue et son placement en maison de soins, ça la dépasse. Pour elle, c’est beaucoup d’autant qu’elle trouve qu’en tant qu’homme et aîné du clan, je me donne bien trop de peine.

Je répondais au début à ses remarques puis, j’ai cessé. Je crois que Christelle en est peinée. Elle a un point de vue, qu’elle défend : elle aime bien ma mère et fait son possible. Pour elle, cela signifie être présente aux fêtes familiales, aller en sortie avec elle quelquefois, lui téléphoner pour prendre de ses nouvelles et en profiter pour lui parler d’un livre, d’un film ou d’une émission télévisée. Elle fait de même avec son père, ses parents étant divorcés.

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Ceci n’implique rien de forcené. Si un problème survient, on le règle ; mais on garde son quant à soi.

Elle a sans doute raison mais je ne suis pas comme ça. Au début, j’ai défendu ma position mais maintenant, je suis mon quant à moi. C’est assez commode pour moi, je dois dire. Pour elle, évidement, non.

De fait, quand ma mère a parlé de sa maladie, j’ai tout de suite pris les choses en main, fait des allées et venues, passé des coups de fil d’ordre juridique et médical et bien sûr fait le lien avec les enfants, frères et sœurs et cousins d’Anne-Marie. Donc, nous et les autres, le tout centré sur notre famille. A Christelle, j’ai dit le début de cancer de ma mère et l’obligation que j’avais de le prendre en charge. Elle a froncé les sourcils et j’ai vu ses yeux s’embuer. Alors, je l’ai cajolée. Les choses passent ainsi…Enfin, pour un temps.

La veille de l’opération, je suis passé chez ma mère. On a parlé de Régis son époux et donc notre père, sans amertume quant à sa mort. La tourmente qui a accompagné cette période-là est loin maintenant. On a évoqué mes frères et sœurs et leurs petits-enfants. Christelle et moi lui avons donné Etienne qui a douze ans maintenant tandis que Laure, ma sœur préférée lui a donné : en ce sens, nous sommes les « parents pauvres » mais sommes contents. Mon frère de Nice lui a donné  quatre gentils petits fils. Celui qui vit en Normandie, deux filles et mon sœur, une fille également. Cela me fait sourire : nous sommes prolifiques et inventifs car les prénoms de nos rejetons dessinent l’Europe.

Louis, Silvio, Andréa et Bastien pour mon frère Philippe, qui a épousé une italienne. Julia et Iris pour Julien, mon autre frère et Ingrid pour ma sœur. Des influences plutôt larges.

On a vraiment ri. J’ai toujours trouvé Anne-Marie drôle. Dans un film elle ira toujours du détail poétique au dialogue mal construit. Elle remarquera qu’une scène n’est pas raccord. Ou qu’un comédien est décalé ou au contraire très bien choisi. Elle dira si la bande son est impeccable ou non. Et c’est parler du théâtre où une mauvaise mise en scène la rendra saumâtre tandis qu’un coup de génie la mettra aux anges…

J’ai une mère qui a lu Claudel et San Antonio, n’a pas craché sur S.A.S et ne dédaigne ni Philippe Delerm ni Antoine Bodin. Une mère qui passe d’une citation du Misanthrope à une autre de Michel Houellebecq. Et c’est parler de Philippe Sollers, Derrida et les dessins animés qu’elle porte aux nues : Ratatouille et Schreck !

Bref.

Je reste admiratif.

Christelle a une vive intelligence. Il n’y a qu’elle pour réfléchir et analyser ; ses pensées sont aussi méthodiques et construites que son mode de vie. C’est cela qui, au début, m’a énormément plu et je dois dire que cela me plait encore beaucoup. Dans la maison, tout est en ordre. Tout est mesuré. Les couleurs ton sur ton, la bibliothèque soigneusement ordonnée et le piano pour Etienne. Mon bureau aussi, où je fais de la musique…

Elle travaille dans un laboratoire de biologie. Je l’ai toujours vue sérieuse, son joli visage pensif rêvant aux mystères que son microscope lui réserve. Mais c’est vrai, sa culture est scientifique. En ce sens, elle explique sa rigueur et son goût pour les choses clairement définies. Elle a une mère qui enseigne encore les sciences physiques et un père, les mathématiques en lycée. La fantaisie, ce n’est pas son rayon. Elle aime les cellules, leur assemblage et leur séparation. Elle a un côté froid qui m’a plu. Oui, ça a du me rassurer. La silhouette droite, la blouse blanche, les petites lunettes et ce goût pour la déduction.

Pas pour la séduction.

Moi, j’ai un père qui enseignait la philo et une mère qui ne travaillait pas mais lisait, jouait du piano, écrivait des articles pour un magazine d’Histoire des Arts. Ça s’appelait comment déjà ? Le cercle d’Euterpe ? Pas sûr. Une des Muses en tout cas. C’était difficile de se moquer d’elle et du reste, on ne le faisait pas. Comment combattre un tel brio, une telle fougue, un tel appétit de vie et, une telle foi en nous !  On est devenu dans le désordre, professeur d’anglais, professeur d’italien, psychologue et violoncelliste. Le musicien, c’est moi. Ça m’a pris très tôt. Cet instrument, la musique : une évidence.

Ce qui est incroyable, c’est qu’ils n’avaient pas tellement les moyens, mes parents. Mais, ils ont cru à leur bonne étoile et se sont démenés aussi. Lui, a mis l’accent sur la culture et la débrouillardise. Elle, sur la culture, le hasard et le culot. Et ça a marché !