FALKER

 

Louise Falker est blanche et pauvre dans le sud des USA à la fin des années cinquante...

Elle devint employée de maison auprès de Blancs fermés et racistes. Pour Art, c’était assez bien joué. Pour ses enfants, c’était moins sûr. Louise eut tout de suite l’intuition qu’on la ferait trimer pour un salaire modeste et elle ne trompait pas. Au bout d’un an, ses conclusions étaient amères. Sur le plan de l’exploitation humaine, le Texas, à ce qu’elle découvrait, n’avait rien à envier à la Louisiane. Croyant échapper à un avenir trop vite tracé, elle se maria à Martin Fleschman, épicier de son état. Il lui apparaissait comme un brave type plutôt probe. Il devait être bon fils car il gardait avec lui ses vieux parents. A la vérité (mais la vérité se découvre toujours en dernier), l’épicerie ne tournait correctement que parce que la vieille madame Fleschman se chargeait des comptes et son époux délabré des commandes. Martin, lui, obéissait en tout mais ne savait pas gérer. Louise ne savait pas qu’en fait, les rides sur le front de son mari et le pâle sourire étaient les marques d’une nature indolente et plutôt lâche. Une mauvaise maladie ayant emporté en deux mois le père puis la mère, Martin se retrouva aux commandes d’un petit commerce. L’épicerie périclita en un an. Il prétendit tout d’abord être accablé par son double deuil et Louise, qui avait le sens des affaires, lui sauva la mise. Ce fut de courte durée car il avait quelque orgueil. Il reprit la main et tint bon quelques temps. Des démons semblaient s’être emparés de lui cependant car il se mit à boire et à avoir des absences qui le faisaient disparaître plusieurs jours de suite sans qu’il se souvînt de son nom…Quand il réapparaissait, il était hagard. De nouveau, elle monta au créneau et fit reprendre les affaires. Elle y tenait d’autant plus que cet homme, elle avait eu une belle petite fille nommée on ne sait pourquoi, Norma. En cinq ans, la santé mentale de Martin se délita. Il lui arrivait de passer à côté de sa femme et de sa fille sans les reconnaître. Ivre mort, il finit par mettre le feu à son petit commerce. Sa famille vivait au-dessus. Elle en réchappa de justesse car Louise, ayant adopté une petite chienne, s’étonna des aboiements furibonds de celle-ci avant de prendre très au sérieux une violente odeur de brûlé. Pyromane malhabile, Martin périt dans l’incendie, victime de son forfait. Il laissait vivantes mais dénuées de toute ressource son épouse Louise, sa fille Norma et une petite chienne vaillante, Jappy…

Bon, Faulkner rirait-il de moi ? Et John Steinbeck ? Sûrement, sûrement… 

Rester à Fort Worh après cette mésaventure lui apparut comme la dernière des sottises. Elle fit donc ses valises et partit à Dallas, ville qu’elle connaissait vaguement. Étant heureusement restée en bons termes avec sa sœur Martha, elle lui confia sa fille et le petit animal qui leur avait sauvé la mise. Elle travailla pour les Chester puis pour les Anderson puis pour les Jones où elle était bonne à tout faire. Elle avait du caractère, ne se laissait pas marcher sur les pieds mais se révéla une excellente cuisinière et une économe de valeur. On avait beau la toiser, elle savait ce qu’elle faisait et ne volait jamais. En outre elle était assez belle et très vertueuse. Il était quasiment impossible de lui tourner autour. Elle ne s’en tirait pas si mal. Beaucoup de jeunes femmes blanches de sa condition étaient amenées à vivre bien plus durement et à assister à leur lente dégradation personnelle, faite d’humiliations et d’avilissements discrets. Elle, elle restait une force vive. Tous les mois, elle envoyait de l’argent à sa sœur pour la petite et dès qu’elle le pouvait, elle allait la voir. C’était une enfant un peu éteinte que le souvenir de son père paraissait effrayer. Elle avait gardé de l’incendie des images bien plus effrayantes que celles conservées par sa mère et faisait des cauchemars récurrents. Mise à part cela, elle était curieuse de savoir lire et écrire, ce qui ravissait sa famille d’accueil. Bud, le mari de Martha était employé de banque. Pour la jeune femme, c’était un saut social dont elle se gratifiait chaque jour. Le couple avait un petit garçon ; ‘l’adoption » de Norma était un de mes marques de leur bienveillance…