CHABAS

Toute heureuse d'être à New York, Isée, jeune enseignante, visite en compagnie de Phillip Hammer, son hôte mais aussi, sans lui. La voici au Metropolitan.

Je me débrouillai seule, à pied puis en taxi car l'avenue était longue, puis le retrouvai. Il me conduisit au Métropolitan et me demanda quelle galerie je voulais voir. Je consultai le plan du musée et choisit les Impressionnistes, choix qu'il accepta. Sa culture était grande mais il attendait pour la montrer que je le sollicite, ce que je fis souvent. Je contemplai des chefs d'œuvre de Renoir, de Degas, de Monnet puis m'arrêtai sur un petit tableau de Paul Chabas. J'étais dans une salle du grand musée qui abritait des œuvres moins prestigieuses mais de qualité. Chabas était mort en 1937 et il avait peint cette toile en 1912. Elle représentait une femme encore très jeune qui, nue, se tenait debout sur une grève. De profil, elle couvrait d'une main des seins si petits qu'on était en droit de se demander si elle en possédait vraiment. De l'autre, elle protégeait son sexe. Son corps fin et blanc était assez androgyne mais son visage de jeune adolescente possédait une grâce féminine qu'accentuaient ses courts cheveux blonds et fins. C'était l'aube. Je commentai cette toile à Phillip car elle m'interpellait et il me reprit. C'était une toute jeune fille au corps longiligne. Ses seins, effectivement petits, n'étaient pas cachés car la main de la jeune femme était placée sous eux, comme pour les souligner. J'avais réécrit l'œuvre mais n'en tint à ma version et me sentit blessée. Elle était nue et seule, cette fille et elle semblait perdue, frissonnant dans ce décor lacustre d'un beige dorée qui suggérait le froid...Curieusement, alors que j'avais vu des splendeurs, ce fut elle qui me resta. "Matin de septembre", c'était le titre du tableau. Je me promis de le revoir.

Le reste de la journée se passa en installation chez Phillip et en discussion. Un appartement était libre pour moi, si je voulais mais Vincent avait déjà appelé pour dire que m'héberger ne le dérangeait pas, d'autant que je restais peu de temps.

-Avoir un endroit à vous serait mieux, non?

-Oui, certainement...

-C'est de la timidité?

-Non...

-Je peux vous héberger certains soirs mais je vais être franc, pas tous.

-Je comprends.

-Vous comptez sur Vincent?

-Non...

-Si. Faites attention. Il charme beaucoup, les hommes comme les femmes. Et puis, il est à moi. Cela, vous le savez, n'est-ce pas? Il était loin de moi mais il m'est revenu.

-Bien, alors je vais accepter que votre mère me loge.

Il se renfrogna.

-Aucune obligation. Nous parlerons avec Vincent ce soir mais je vous aurais prévenu : faites attention. En attendant, sachez que ce soir, nous l'entendons avec son groupe au Birdland, dans la quarante-quatrième.

Il disait cela avec ironie, Hammer, et je voyais ses yeux briller. Il m'avait souvent jaugé et de nouveau, il le faisait.