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Clive, qui a fait un pari bizarre avec un de ces américains aisés qu'il jalouse, se retrouve face au jeune Erik, qu'il doit piéger...

Mais voilà, cet Erik-là, pour moi du moins, il écartait de lui-même la vulgarité. Etre salace avec quelqu’un comme lui ça ne cadrait pas. En tout cas, moi, je ne m’en sentais pas capable, quelle que soit l’issue de notre relation.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, j’ai voulu tout lâcher. Bien sûr, je suis resté à l’étage et j’ai regardé l’une après l’autre les « créations exposées ». Il est descendu avant moi et, je vous jure, j’ai prié le dieu le plus disponible ce jour-là de faire en sorte qu’il soit reparti. Mais il était en bas et de nouveau, son regard m’a traversé l’espace d’un instant. Le choc a été le même et j’ai baissé la tête. Finalement, il est sorti après avoir salué « l’artiste » et s’est dirigé vers le restaurant où je comptais le trouver au départ. J’ai décidé de partir mais je l’ai suivi. On s’est retrouvé tous les deux dans une salle bondée où il ne restait qu’une seule table. Le gérant l’a reconnu, l’a salué et l’a installé puis, il s’est tourné vers moi. C’était un bistrot, pas un beau restaurant et il était possible de compléter une table. Je me suis retrouvé assis en face de lui en un rien de temps et je me suis demandé s’il m’était un jour arrivé d’avoir un cœur qui batte normalement. Là, c’était tellement désordonné que je me suis senti devenir écarlate. Il n’y avait pas que ça bien sûr. Une partie de mon anatomie menaçait de se raidir. On ne se refait pas. Bon, je me suis servi un verre d’eau. Je n’osais pas le regarder. Heureusement, il parlait avec le patron. Il avait un anglais fluide mais c’était l’anglais d’un étranger. Attention, hein, il parlait bien mais il y avait des mots qu’il accentuait d’une drôle de façon, enfin, ça devait venir de sa langue d’origine. Bref. Il a commandé de la viande rouge et des pommes de terre. J’ai fait bêtement pareil et j’ai pris une bière. Il ne me regardait pas, il baissait les yeux. Il était dans ses pensées. J’ai commencé à jouer mon rôle. J’étais là, après tout, je n’étais pas parti.

COURRIER PICARD

 

-Vous avez aimé cette exposition ?
Il a souri légèrement.
-Non. Je suis trop naïf. Je suis abonné à une revue d’avant-garde et chaque mois, ils mettent en avant un artiste qui mérite d’être reconnu. Quelquefois, je les trouve judicieux mais là, non. Je me suis fait avoir.
-Ah…
-Et vous, vous avez aimé ?
-Je n’ai rien compris. J’aime quand c’est figuratif…Enfin, ça me parle plus.
-Pourquoi êtes-vous venu ?
J’ai failli m’étrangler. Il devinait quelque chose ou quoi? Il fallait assurer.
-C’est ma fille. Elle trouve que je dois m’intéresser à l’art contemporain ! Elle a entendu parler de cette expo et m’a conseillé d’y aller.
-Elle n’est pas avec vous ?
-Non, c’est sa tactique. Elle m’envoie en avant-garde et elle y va après. On compare nos points de vue ensuite et bien sûr, elle se fiche de moi !
-Pourquoi ? Elle va trouver ça bien ?
-Elle a quinze ans, c’est bien possible !
Il m’a adressé un sourire plutôt courtois puis il est reparti dans ses pensées et ne m’a plus rien dit. Seulement, elle était là, ma chance. J’étais assis en face de lui et ça n’allait pas durer. Je l’ai regardé porter à ses lèvres son verre d’eau plate et j’ai réattaqué :
-Bon, en fait, ça m’intrigue…votre anglais. Remarquez, vous parlez très bien mais…
-J’ai un accent. Je sais.
-Euh, oui. Ceci, vous parlez parfaitement...

Il m'a jeté un regard mi amusé mi sagace. J'insistais sur son parler, tout de même...

-Oui mais je ne suis pas américain.

-Et, sans indiscrétion, vous êtes originaire de…
-Du Danemark. J’ai une carte verte.
Il s’était remis à me regarder. Il ne mangeait plus. Son visage, de nouveau, m’a suffoqué et j’ai enfourné un gros morceau de steak auquel j’avais aggloméré trois frites. La charge émotionnelle était aussi forte que la charge érotique…Non, est-ce qu’il avait idée de ce qui se dégageait de lui…Cette bouche et ces yeux clairs…
-Une carte verte…Oui…Vous travaillez ici, alors…
-On peut dire ça.
-Ah et vous êtes un peu comme moi, enfin pas trop artiste…Je veux dire n’aimant pas ce genre de…de….
-Il n’est pas un artiste pour moi. J’en côtoie, alors ça me permet de faire la différence.
-Ah bon…C’est intéressant, remarquez ! Vous savez, quand j’étais jeune, c’est ça que je voulais faire, être près des artistes, enfin certains d’entre eux : des acteurs ou des danseurs. Les rendre beaux en les éclairant…