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 Chapitre 3 : le Mur tombe... Sylvie et Paula errent dans Berlin et participent à un extraordinaire événement. 

-Oh, Darling, dis donc, ils ne vont pas rigoler…

-Paula, c’est quoi le rapport avec le film ? Parce qu’entre Gloria Swanson et le Mur de Berlin …

-Mais le noir et blanc, ma chérie ! Je m’amuse !

-Donne-moi des nouvelles des autres. Comment va Hans-Herman ?

-Mais ça va ! Tu t’es éloignée de lui, c’est cela qui l’a contrarié…

-J’ai un compagnon de mon âge. Je préfère.

-Oui, je comprends Sylvie, mais tu ne connais pas encore la ténacité des hommes de cinquante ans quand une jeune femme a pu s’intéresser à l’un d’eux !

-Je ne comprends pas. Birgit est en forme ?

-Oui, elle va bien. Elle a choisi de choisir de garder un homme pas très beau qui cherche à initier des filles plus jeunes.  Il y parvenait très bien fut un temps mais là, non. C’est pour cela que tu l’as vraiment déstabilisé ! Enfin, c’est comme ça. Moi, tu vois, j’initie des filles et beaucoup adorent. Je suis vraiment charmante, Darling ! Mais toi, tu n’as pas voulu avec moi ! Je ne suis pas fâchée, ça me fait rire, c’est tout. Et puis, Darling, ça peut changer, hein ?

-Je ne sais pas, Paula. A mon avis, non. Dis-donc, vu que ce qui se passe, on risque de les croiser !

-Ah, ça oui et on peut les appeler aussi !

-D’accord…Et Mylène, elle est dans les parages ?

-Je crois bien. Elle ne fréquente plus des gens comme nous car nous sommes trop marginaux pour elle. Elle s’est trouvé un type à l’Ambassade de France. Du coup, elle s’habille très classe et se pavane à l’Alliance Française.

-Comment tu le sais ?

-Car j’y suis allée pour découvrir les œuvres d’une jeune peintre français ! C’est ouvert à tous, non ? Elle m’a snobée.

-Elle est vraiment bête. Et les garçons ?

-Les garçons ?

-Oui, le restaurateur et son ami…

-Gunther ! Ah oui. Je vais manger chez lui, souvent avec mes amies. On adore. Il sait vraiment y faire !

-Comment ça ? Chaque fois que je suis allée dans son restaurant, il n’y était pas !

-Tu n’as pas été chanceuse car je t’assure qu’il s’en occupe…

-Mais sinon ?

-Sinon, je n’en sais pas plus. Il travaille beaucoup. L’autre, Andréa, il t’intéresse aussi ?

-Oui.

-Je ne l’ai pas vu depuis un bout de temps. Peut-être qu’il n’est plus à Berlin. Avant, il était souvent à servir au bar…

-Qui risque- t-on de croiser ce soir ?

-Sylvie, mais la moitié de la planète !

-Tu es vraiment drôle : personne ne dormira ?

-Je ne pense pas. Viens : la nuit est à nous tous.

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Sylvie restait en émoi à cause de ces deux hommes mais la placidité de l’Américaine eut raison d’elle. On n’était pas là, après tout pour s’occuper de soi. A quoi rimait, en un moment pareil, de chercher l’étrange Gunther et son petit ami ? Qui sait  si elle les verrait ? Sur Kurfürstendamm, une foule dense commençait à se masser. La cathédrale de Berlin ou ce qu’il en restait semblait veiller avec bienveillance sur ces centaines et ces centaines d’allemands qui, jusqu’alors, avaient accepté un état de fait. Certains étaient déjà là quand, en 1961, le « Mur de la honte » avait été érigé. D’autres n’avaient jamais connu que lui. Tout le monde parlait et chantait. Tout le monde pactisait. Paula avait vraiment un don pour la communication. Il lui suffisait de parler à un groupe de jeunes ou de moins jeunes pour que tout s’enflammât. Elle réussit à elle toute seule  à convaincre une dizaine de personnes : ils iraient à Postdamer Platz et de là aviseraient. Ils alternèrent marche et métro et ne cessèrent de parler, faisant les rêves les plus fous….

Qui a encore peur de l’URSS ?

Mais quelle URSS ?

Gorbatchev…

Qui est-ce ? Tout a fondu, tout est fini !

Nous aurons notre Allemagne !

Nous oublierons le Nazisme, la guerre, l’humiliation ! Nous oublierons les traités iniques et nous vivrons heureux !

Nous vivrons en communautés ! Les frontières seront ouvertes !

Nous vivrons loin de tout, seuls et nus…

Allemands ? Ah oui, Allemands mais autrement.

Paula ouvrit sa boutique et fit du thé et du café. On mangea ce qu’on avait. On but et on fuma des joints. Il était vingt-heure trente et, faisant dignement confiance aux informations qu’on leur avait données, les premiers citoyens de la RDA se dirigèrent vers les postes-frontières. Ils restèrent fermés, car les soldats n’étaient au courant de rien.

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Une heure plus tard, tandis que Paula embrassait à pleine bouche une jolie quadragénaire qui se plaignait de ne pas être avec ses trois enfants, Sylvie commençait à céder aux avances d’un Allemand de l’Ouest mature qui lui assurait avoir tout ce qu’il fallait pour la rendre heureuse. Elle put se rendre compte qu’il disait vrai quand,  à l’arrière de la boutique, il l’entreprit de façon directe. Il était très viril et parlait peu. Au milieu des clameurs, tandis qu’il la pilonnait sans s’être le moins du monde soucié de mettre un préservatif, elle eut hâte de conclure. Cet inconnu lui donnait le même plaisir physique qu’Hans-Herman mais il était bien plus beau ! Il jouit violemment en elle et, alors même qu’elle ne s’y attendait pas, il la contenta en la reprenant avec vigueur. Le cuisses haut levées, les bras autour du cou de taureau de cet homme inconnu, elle se libéra avec un naturel total et resta éperdue. Il dut la laisser se reprendre avant de l’embrasser sur la bouche puis il lui fit l’amour une seconde fois. Même s’ils étaient isolés, il y avait beaucoup de bruit autour d’eux et elle crut ne pas comprendre son prénom. Il ne se démonta pas et lui tendit sa carte. Au moindre appel de sa part, il la contenterait. Des jeunes femmes désireuses comme ça, ça lui manquait. Elle crut qu’ayant dit cela, il s’écarterait d’elle et vaquerait ailleurs mais elle se trompait. Il rejoignait le même groupe qu’elle et reprenait un discours très militant. Originaire de Cologne où il vivait avec femme et enfants, il venait Berlin souvent  pour affaire depuis quatre ans. Son discours n’était pas petit-bourgeois, elle s’en rendit compte. Selon lui, à Berlin, tout se décalait sans qu’il connaisse les règles qui présidaient à ces changements. On pouvait donc y jouir d’une liberté individuelle qui dépassait de loin les quotas habituels. Il constatait et appréciait. Il n’était pas sans valeur et se révéla d’ailleurs, quand ils marchèrent, bien plus pudique qu’elle ne l’aurait cru. Elle l’aima pour ce qu’il était : un homme simple qui portait une famille et quelquefois rencontrait une autre femme.

Ils commencèrent à déambuler en colonnes fournies car beaucoup les rejoignaient. A l’évidence, une foule toujours plus nombreuse s’était  rassemblée aux postes-frontières. Les soldats avaient enfin reçu des ordres. Pour calmer le jeu, ils devaient laisser passer quelques personnes mais la situation leur échappait déjà complètement. À vingt- deux heures quarante-cinq, les informations de l’Ouest annoncèrent que le 9 novembre était un jour historique. La RDA avait en effet  annoncé que ses frontières étaient désormais ouvertes à tous. Les portes du Mur étaient grandes ouvertes.

Paula, Sylvie et tous les autres se ruèrent par tous les moyens possibles à la Porte de Brandebourg. Au même moment, les soldats est-allemands qui n’étaient plus en mesure de contrôler la foule ouvrirent effectivement les postes-frontières. À minuit deux, tous les postes-frontières de Berlin étaient ouverts…

Dans la foule, l’Américaine héla Hans-Herman et Birgit, qu’elle avait aperçus. Comme ils se rejoignit, Sylvie vit, comme dans un rêve, un pan du mur tomber pour laisser place à un ensemble disparate de soldats désemparés, de pères de famille portant de petits enfants sur leurs épaules, de femmes d’âges divers qui avaient en commun leurs sourires curieux et de très jeunes gens, heureux d’aller de l’avant. Ce fut-elle engagée comme figurante dans un film expressionniste des années trente, elle se dit qu’elle n’aurait pas déparée à l’ensemble. Jamais, elle n’avait vu un tel amalgame de visages curieux ou tendus ou rieurs ou rêveurs. C’était hallucinant. Il y avait là des plans magnifiques à réaliser en noir et blanc. Sous le troisième Reich, ils auraient déplu et on les aurait coupés au montage : trop de pleurnicheurs et de grands naïfs et surtout, trop de métèques…C’était une époque révolue comme celle du réalisme soviétique et de la propagande pour l’est. Elle espéra vraiment qu’un habile journaliste ferait un gros plan sur ces incroyables visages qui soudain, se heurtaient, de part et d’autre d’un mur effondré à leur lointain alter égo. Plus tard, quand elle eut acheté toutes sortes de magazines, elle se dit que son vœu était exaucé : certaines photos étaient splendides, d’autres poignantes. L’émotion attendue était là et l’événement était si étrange !

Elle ne s’offusqua pas qu’Hans-Herman la prit par l’épaule devant Birgit ni même qu’il chercha à l’embrasser sur la bouche. Elle ne l’encouragea guère cependant car il y avait tant à faire ! Tout le monde se parlait, tout le monde fraternisait. Elle avait perdu de vue son récent amant et se fit la réflexion qu’il lui manquait. En allait-il de même pour lui ? Hans-Herman tentait de l’entraîner plus avant. Sylvie lui fit un petit signe de la main. Ce qui se passait, là, sous ses yeux, le fascinait bien plus que le fait de suivre bêtement un ancien amant. Voir tant d’Allemands de l’est passer à l’ouest sans embûches était sidérant. C’était que les fameux gardes est-allemands, connus pour leur brutalité, gardaient l’arme au pied.  Personne, jamais, depuis la lointaine construction du Mur, n’aurait imaginé cela…

C’était une nuit sans fin et jamais le sommeil ne la gagnait. Elle tint dans ses bras un bébé blond puis un bébé brun, dansa avec des hommes et des femmes, partagea de l’alcool et des cafés avant de se promener sans trop savoir pourquoi une veste d’uniforme est-allemand jeté sur ses épaules. Hans-Herman était ivre et riait trop fort.

-Mais dis-moi, si tu continues comme ça, tu embrasseras aussi un Russe !

-Non, je viens d’embrasser un Allemand de l’est !

-Oui. Ceci dit, tu étais au moins la sixième  à l’avoir fait et il y en avait d’autres derrière toi ! Voilà un homme qui passait des soirées horriblement ennuyeuses : à se demander s’il était jeune (ce qu’il est) et séduisant (il l’est, c’est indéniable). Pendant cinq ans, il mène une vie monotone et sans perspective et tout d’un coup, l’Histoire le rattrape. Il devient « celui qu’on doit embrasser » ! C’est merveilleux, non ? D’autant qu’avant, il devait être prêt à tirer si quelqu’un s’approchait trop prêt du Mur !

Elle aurait davantage apprécié ses remarques  s’ils ne l’avaient pas regardé ainsi, Birgit et elle. Il y avait en eux une concupiscence qui lui déplaisait. Hans-Herman en particulier considérait qu’elle finirait la nuit avec eux, ce qui en disait long. Elle réussit, non sans ruse, à leur fausser compagnie. Il était quatre heures de matin. Elle voulait retrouver son  mystérieux amant épisodique  et finit par tomber sur lui. La foule était si dense qu’elle l’avait perdu.

L’homme, qui s’appelait Jürgen, l’emmena à Kreutzberg où ils burent du café noir très fort.

-Il faut quand même dormir ! Tu sais, ce n’est que le début !

-Mon hôtel est trop loin !

-Il y en a un là. C’est basique. Prends cet argent et va y dormir.

-Merci mais et toi ?

-Je rêve éveillé !

-Et tu vas continuer de le faire ?

-Ah oui.

Elle n’aurait pu parler davantage. Dès qu’elle se fut allongée dans la minuscule chambre qu’il lui offrait, elle dormit.