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 Chapitre 6. Sylvie s'installe à Berlin où l'héberge Paula, l'Américaine. Rêvant toujours de Gunther, l'énigmatique restaurateur, elle le retrouve sur sa route...

-Bonjour, on se connaît !

-Mademoiselle ? Madame ?

-Mademoiselle Benoit. Vous êtes Gunther Strauss…

-Exact. Vous mangez « chez moi », si je puis dire....

-Et vous ne me reconnaissez pas ! Hans-Herman, Birgit, Paula Foster, Mylène Lehman…c’était son nom de jeune fille. Elle est mariée maintenant.

-Je ne vois pas.

-Mais si !

-Pourquoi devrais-je le faire ?

-Le Mur est tombé…

-Et vous en collectionnez les morceaux…Dépêchez-vous : c’est la ruée. Tout le monde veut sa petite pièce, sa photo, son soldat est-allemand en puzzle, sa chapka, sa Lada, que sais-je …Vous aussi ?

-Andréa Hammer…

-Vous savez où il est ?

-Non…Enfin…

-Alors ?

Il eut un rire léger.

-Il est à Berlin, bien sûr !

Il était très intimidant et comme il la fixait d’un air désapprobateur, elle rougit et se mit à reculer. Elle se trouvait enfin face à lui et s’y prenait si mal qu’elle l’indisposait. Quel gâchis. Lui, cependant, s’était mis à la regarder avec attention comme si, fouillant dans sa mémoire, il faisait subitement une découverte intéressante.

-Paula Foster, vous dites ? Je la voyais beaucoup il y a deux ans environ. On a des emplois du temps très différents. On s’est perdus de vue. Elle peint de drôles de choses !

Il se mit subitement à rire puis fit un signe de tête affirmatif :

-C’était un échange entre lycées. Vous étiez avec une fille blonde plutôt allumeuse…

-Mylène…

-Le genre de personne qui se fait un plaisir de rabaisser quelqu’un comme vous…

-Nous ne sommes plus amies. Elle est partie en Russie et moi j’habite Berlin maintenant.

-Vous y travaillez ?

-Oui. Je travaille pour Paula.

Il se mit de nouveau à rire :

-Attention, elle est lesbienne ! Est-ce que ça vous tente ?

-Non, pas du tout. Cette soirée où je…J’étais la plus ridicule…Vous vous souvenez ?

-Cette soirée ? Je sortais beaucoup à cette époque-là. C’était quoi ? Le genre : on se dépêche, il y encore une chambre de libre ! On saute qui est là…Oui, c’était ce style, avec pilules, joints, schnaps et vodka…Pas votre façon de fonctionner.

-Vous voyez juste. En fait, je suis très…

-Naturelle et c’est très bien comme ça.

C’était un compliment. Elle n’en revenait pas. Elle le vit sortir une carte de visite de sa poche.

-Vous allez dîner tranquillement ici et puis vous m'appellerez...On se reverra.

Elle le fit et il l'emmena dans un de ces restaurants anciens qui évoquaient si bien le Berlin de l'entre-deux guerres. 

-Vous avez franchi le pas et quitté la france ! C'est courageux.

-Oui, j'aime être ici.

Il était toujours intimidant et elle le trouvait toujours aussi séduisant. Habitué à plaire, il devait s'amuser de ses états d'âme de jeune femme un peu naîve mais n'en montrait rien.

 

 

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-Travailler pour Paula, ce ne peut être définitif...

-C'est charmant. Je mène la vie de bohème avec elle...

- Certainement mais vous méritez mieux. Vous êtes bilingue et cultivée et de plus, vous êtes à la fois stricte et adaptable. Voilà qui peut très bien convenir à un emploi nouveau. Voilà, je lâche un restaurant mais j’ai des parts dans un hôtel. Il faut tout restructurer mais Andréa va s’en charger : il est architecte. C’est un beau lieu, pas loin d’ici. Quartier de Charlottenburg. C’est d’ailleurs également mon quartier. Je pourrais vous employer…

-Comme réceptionniste ?

-Pour commencer mais visez plus haut. Il faut vous former en gestion et en hôtellerie. Je vais vous faire faire le stage qu’il faut. Avec cela, vous serez parée…

-Je serais parée...

-J'en suis sûr !

Ils changèrent de sujet et passèrent une soirée charmante. Gunther était direct et franc avec elle, admirant la fluidité de son allemand et sa ténacité. Il la trouvait fraîche et le lui dit. 

A quelques temps de là, il la contacta pour l'inviter chez lui. Sa proposition d'emploi, qui continuait de la faire sourire, était ferme. Elle en resta totalement interdite. Il lui fallut plusieurs heures pour comprendre qu’elle était heureuse. Au jour dit, elle sonnait chez Gunther. C’était un immeuble cossu et il lui indiqua l’étage à l’interphone. Elle fut surprise que son appartement fût si magnifique, plein de meubles anciens, de tableaux, de statues et de livres d'art.  Affable, intelligent, cultivé,  son hôte se révéla charmant. Il la fit assoir, la complimenta sur la robe noire très couture qu’elle avait acheté la veille, ses talons hauts et son maquillage. Toutefois, quelque chose avait changé en lui depuis leur très récente rencontre. Il était plus vénal et plus ambigu sans doute parce qu’Andréa, toujours aussi jeune et svelte, rayonnait de beauté à ses côtés. Ils burent du champagne, il réitéra son offre. Du reste, ils iraient, après le déjeuner voir l’hôtel en question. Il était sûre qu’elle comprendrait sa chance…Poli avec elle, il oscillait avec son compagnon entre l’agressivité et la douceur sans que celui-ci y trouva à redire. D’ailleurs, le jeune homme avait lui-même un comportement ambivalent : tantôt, il baissait les yeux devant Gunther et semblait à ses ordres, tantôt il donnait le sentiment de manœuvrer totalement le restaurateur qui prenait alors un air de victime. Sylvie en était d’autant plus troublée qu’ils étaient tous deux parfaitement conscients de leur pouvoir de séduction. Ils portaient des vêtements de belle coupe et d’un luxe discret et offraient un beau contraste dans leur type de beauté. Gunther était « une bonne illustration de l’aryen », selon ses propres dire tandis que l’autre semblait s’être échappé d’un tableau de la Renaissance italienne. Le Caravage…

Très sérieusement, le restaurateur lui montra le dossier d’inscription qu’elle devrait remplir pour se former en hôtellerie. Son recrutement y était certain. Elle devrait acquérir rapidement pas mal de connaissances en marketing et en gestion et devrait améliorer son anglais. Il ne faisait aucun doute qu’elle se débrouillerait fort bien.

Elle aurait pu se dire que tout était trop facile, que tout allait trop vite mais  il y avait autour d’elle cette ville mouvante à  ambiance si particulière et ce bel appartement où évoluaient ces deux hommes singuliers.

Comme ils semblaient se disputer, elle finit par s’en inquiéter. Le repas avait été exquis et le champagne avait coulé à flots. Sylvie se sentait un peu grise.

-Vous lui parlez mal ?

-Je vous demande pardon, Sylvie ?

-Merci, Sylvie ! Tu vois, Gunther, tu n’es pas gentil avec moi !

-Mais, Sylvie, c’est qu’Andréa peut être très vilain !

-Andréa peut être…

Ils venaient d’éclater de rire tous les deux. Ils jouaient en fait, inversant sans cesse les rôles et se manipulant l’un l’autre avec adresse. Ils étaient très adroits et incroyablement sexuels l’un et l’autre. Elle sentait leur force.

-Gunther m’a dit que vous logiez dans un studio prêté par une amie ?

-Je le lui loue. Je travaille pour elle.

-Andréa, elle travaille pour Paula ! Réjouissant, non.

-Ce ne peut être que passager.

-Certainement.

-Vous avez quelqu’un à Berlin ?

-Dis donc, Gunther, tu y vas fort.

-Andréa, c’est une question qui ne me choque pas. J’ai eu une liaison avec Hans-Herman ; le compagnon de Birgit. Et puis, la nuit où le Mur est tombé, j’ai connu brièvement connu un Allemand. Il est marié ; il n’a pas donné suite. Et en France, j’ai rompu avec un universitaire car je ne voulais pas d’une vie toute tracée.

-Vous êtes une femme à suivre, Sylvie !

-Andréa, ne sois pas moqueur.

-Je suis moqueur, Sylvie ?

-Un peu.

-Vous êtes bisexuelle ?

-Ah bravo, Gunther et c’est moi qui suis indélicat !

-Non, je préfère les hommes. Et vous ?

-Oh, Sylvie, ça y est : vous posez les bonnes questions !

-Répondez.

Gunther cessa de sourire et posa une main sur celle de Sylvie. Elle s’attendait si peu à cela qu’elle en rougit violemment et se sentit mal à l’aise. Ils étaient bien trop malins pour elle. Paula, à qui elle s’était bien gardée de parler, l’avait pourtant averti.

-Nous serons pour vous ce que vous voulez que nous soyons. L’offre que je vous fais est sincère. Tout le monde ne plaque pas tout à trente ans et des poussières pour changer de vie, qui plus est dans un pays qui n’est pas le sien et pour couronner le tout dans une ville comme Berlin. Beaucoup de jeunes femmes dans votre situation aurait « tout de même » épousé le Français et fait des enfants. A quarante-cinq ans ou plus, vos arrières bien assurés, vous auriez décidé que ça allait bien comme ça. Mais vous, non. Nous, nous avons une vie en partie marginale mais nous sommes sur notre territoire et de plus, nous sommes deux, ça fait la différence ! Vous méritez qu’on vous aide et nous sommes prêts à le faire. Vous pouvez travailler pour nous et nous vous respecterons sans entrer dans votre vie. Si vous voulez plus, d’Andréa, de moi ou des deux, vous l’aurez mais n’attendez rien de sentimental. Nous ne sommes pas au centre d’une « grande histoire d’amour ». Si vous voulez tenter l’expérience, vous pouvez vous installer ici. Nous sommes des amants recherchés mais sélectifs. Vous aurez beaucoup de plaisir et vous serez entourée. Vous êtes sensible et cultivée. C’est bien. Réfléchissez mais sachez que pour vous, et le fait que vous vous installiez momentanément ici ne change rien, garder vos distances serait le meilleur.

C’était pour elle un discours ahurissant et elle se demanda s’il s’adressait bien à elle. Il y a des mois qu’elle occupait le studio de Paula et il lui ne lui restait pas tant d’argent. Son salaire était modeste et elle ne sortait pas comme elle voulait…

-J’ai de quoi payer cette formation et…

-Payer ? Non, c’est mon affaire, ça.

-Gunther, ça ne se peut.

-Mais si !

-Alors, je vous paie un loyer ici.

-Gunther, ne ris pas.

-Andréa, va montrer sa chambre à Sylvie. Elle est loin de la nôtre…

HELMUT GRIEM

 Elle suivit le jeune homme mais s’arrêta dans le couloir qui la conduisait à sa « future » chambre. Elle pleurait, l’incongruité du discours de Gunther se mêlant au fait qu’elle avait trop bu et que ces deux hommes l’éblouissaient.

-Les larmes, ça fait toujours du bien.

Il posait ses yeux verts sur elle et comme elle ne s’apaisait pas, il lui tendit un mouchoir en papier.

-Qu’est-ce qui fait le plus mal, Sylvie ?

-J’aurais pu me marier…

-Vous pouvez toujours.

Elle s’effondrait. Gunther avançait dans le couloir.

-J’ai trente-deux ans !

-Faites un enfant et élevez-le ! Ma mère a fait ça. Regardez, elle m’a bien réussi tout en s’épanouissant elle-même. C’est vrai, je vous assure. Elle va très bien.

A travers ses larmes, elle regardait le beau visage du jeune homme.

-Oui, c’est vrai ? Je pensais que Jürgen…Celui que j’ai rencontré quand le mur est tombé, serait plus présent.

-Père de famille.

-Oui, je sais mais…Et Hans-Herman si égoïste…

-Et moche ! C’est que Gunther m’a dit. Moi, je ne me souviens plus de lui ! C’est une perte ?

-Oui !

-Mais tout est perte

-Vous avez raison : je croyais avoir une meilleure amie et elle me laisse. Et puis ces hommes inintéressants. Je ne suis faite pour les dérives.

-Personne ne veut dériver mais tout le monde est sollicité.

-Vous croyez ?

-Bien sûr mais il existe mille et une manière de continuer de survivre, de sourire ! Allez, Sylvie, venez voir la chambre que nous vous proposons.

Elle le trouva superbe, vaste et blanche et toute ornée de nature-morte du dix-neuvième siècle.

-Le château est très près : vous pourrez aller à pied jusqu’au parc. Gunther ira avec vous prendre vos affaires. Vous pouvez vous servir en nourriture et alcool dans la cuisine. Il y a une pièce qui sert de buanderie. Attenante à votre chambre, il y a un dressing. Si vous êtes d’accord pour vive avec nous, nous y déposerons des tailleurs et des robes qui vous iront bien. Et des chaussures. Et des manteaux. Et ainsi de suite. Le centre de formation est éloigné. Vous pourrez prendre les transports en commun si on ne peut pas vous y conduire.

Elle séchait ses larmes. Son regard allait du bel homme blond qui restait silencieux à ce petit sauvage aux yeux verts qui, pour l’instant, était toute douceur.

-C’est mieux si on ne se touche pas…

-En effet.

Gunther venait de parler. Elle avait peur maintenant et voulait partir. Il insista pour l’accompagner chez Paula, afin que tout fût réglé. Elle fut très surprise mais se montra polie. Dans quelques jours, Sylvie libèrerait le petit studio où elle avait vécu des mois durant. L’Américaine avait trop d’expérience pour contrer quelqu’un comme Gunther Strauss, dont les investissements à Berlin-ouest la laissaient rêveuse. Que ne faisait-il déjà dans les eaux boueuses de la « Réunification », parcourant déjà ce qui avait été l’Allemagne de l’est, pour y faire de nouveaux profits ?  Il connaissait des politiques cet homme-là et des financiers. Il flattait les technocrates, faisait profil bas devant les banquiers et ratissait large, rachetant des restaurants en faillite. Et cet hôtel, d’où le sortait-il ? Et Sylvie, que pouvait-il lui vouloir ?

- Montrez-moi vos dernières toiles, Paula !

-Je peins mal et elles ne sont pas à vendre.

-Oh, allez…

Même pas moqueur. Les pires, cela. Elle resta droite.

-Je ne vends rien. Gardez vos commentaires pour vous, monsieur Strauss.

-Oui, madame Foster.

-Cette formation sera un bon tremplin pour Sylvie ?

-Bien sûr. Vous en doutez ?

-Vous aimez faire le bien, vous Gunther ? Moi, oui. Une vieille lesbienne vous parle. Lesbos…On y traitait bien les femmes.

-Qui voulaient l’être. Sylvie ne sera pas enfermée dans une forteresse…

-Gay ? Non. Vous changez sans cesse de côté. Vous vous préparez de belles années en Allemagne. Vous me rappelez…

-Ce que votre père vous racontait ? J’en étais sûr. Les Nazis qui se déguisaient pour pouvoir s’enfuir par centaines, ces procès on ne condamnait pas les bons et ces souvenirs encombrants dont on voulait se débarrasser ! Hein, qui veut des déportés revenus des camps, de ces braves fonctionnaires qui ont seulement obéi, de ces orphelins, de ces mutilés ? Qui veut indemniser les Juifs, rendre des comptes aux tziganes, expliquer aux minorités qu’elles ont fait l’objet d’un immonde marchandage ? Et les anciens SS qui passent à travers les mailles du filet ? Et les théoriciens les plus racistes ? Personne. Vous avez raison, Paula, personne ! Il a fallu en faire des recherches, en éliminer des « renégats » et ça n’a pas éliminé le nazisme…Vous êtes une Pure ! Le monde est meilleur sans le troisième Reich ! Dans quelques années, les communistes qui ont régné sur la RDA feront l’objet de panneaux explicatifs dans les musées historiques de la ville. On ira s’acheter une gaufre avant de traverser Alexanderplatz et d’essayer de s’informer sur les méfaits de la Stasi. D’ici-là, vous aurez peint des assemblages d’armes et d’uniformes russes. Une copine à vous louera des Lada, voitures marrantes pour « redécouvrir » le « Berlin historique ». Et vos copines et vous, vous décrierez la propagande de l’est, le lavage de cerveaux, l’enrégimentement des jeunes et la fausseté des théories de Lénine ! Bravo ! Bravo ! Votre père était officier. Il a formé des agents doubles. L’échec du communisme vous réjouit. Vous avez souffert ? La famille d’Andréa en a fait les frais. Presque tous sont morts, derrière le rideau de fer. De qui se moque- t-on ?

L’Américaine faisait désormais profil bas devant cette machine de guerre. Il maniait la langue allemande comme personne et une fois qu’il se taisait, on était paralysé alors même qu’on commençait à séparer dans son discours le vrai et l’esbroufe…Elle n’avait rien à craindre de lui car elle n’avait rien qui puisse l’intéresser mais elle n’était pas sûre de ce qu’il voulait de Sylvie. Contrairement à eux, elle voyait la fragilité et non la force.

-Vous êtes d’accord avec ce que je dis ?

-Non.

-Peu importe. D’ici trois jours, elle aura transité. C’est dommage car Postdamer Platz a du charme !

-Charlottenburg aussi.

La jeune Française, une fois qu’elles furent seules, se montra chaleureuse. Elle semblait inconsciente de tout danger. Tout allait-il au mieux ?

-Oh, Darling, tu vas en eaux profondes, là ! Dis, tu feras attention aux requins ?

-Où pourraient-ils s’ébattre ? Dans les lacs, près de Berlin…

-Fais attention !