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Chapitre 1 : enfance...

La photo d’une fillette brune en robe à smocks, sur le balcon d’une maison qui pourrait être n’importe où en France. Une photo en couleurs où tous les tons sont doux. Un petit visage. Un sourire joyeux. De longues tresses brunes, des bracelets dorés au poignet et des sandalettes blanches. Au dos de la photo, une inscription : été 1972, avant le 14 juillet. Pas d’autres commentaires. Une  enfant de six ans. Une image sereine ? Oui, certainement. Sauf que la vérité est autre. Quand elle est enfant, Natacha aime bien sa ville, Angers car elle n’est pas si grande. S’y promener est facile puisque sa famille en centre-ville. Facile et utile. La maison familiale est petite et  malcommode. Elle est sombre et toute en hauteur ce qui, dans un quartier plutôt agréable, tranche avec les autres demeures. Un escalier étroit, grinçant et bien ciré, conduit à deux étages et dessert des pièces aux proportions variées. Grandes pièces et petites pièces semblent s’être disputé l’espace dans cette maison au plan sans doute conçu par un architecte rêveur ou négligent. Surdimensionnée, la salle à manger est chargée en meubles peu coûteux aux décorations de toutes sortes, allant d’encadrements conventionnels de portraits de famille aux copies bon marché de grandes œuvres. La belle ferronnière côtoie un grand fauteuil en pin. Une longue table rectangulaire, de petits canevas multicolores présentant l’alphabet. Dans cette pièce,  même en été, on doit mettre la lumière et on devise là, en se regardant avec surprise, comme derrière un écran qui, sans être brumeux, crée entre l’interlocuteur et soi, une distance perceptible. De fait, on vit en famille, dans la cuisine qui, plus lumineuse et conviviale, devient l’endroit  où l’on fait « tout » : manger, boire, parler, rire, jouer. Les visages changent dans cette pièce. Qui a paru triste là-bas a un demi-sourire, ici ; qui était en colère s’adoucit. Et qui ne voulait ni boire ni manger se repent, devant une belle assiette et un verre de vin rouge. Cheveux brillants, pommettes hautes, beaux sourires. Renaissance. Maison. Photos. Personne n’est là. Juste le décor, les papiers peints, l’ambiance. 
A l’étage, il y a deux chambres. Celle de ses parents a de belles dimensions. Mal orientée, elle n’est pas gaie avec son unique fenêtre dispensant une lumière diffuse mais tout a été fait pour la rendre agréable. Joli dessus de lit, rideaux, coiffeuse et cadres aux murs évoquant des paysages de Corot. C’est un lieu mystérieux pour l’enfant car à peine ouverte, la porte se referme sur un espace qui ne lui est pas dédié. Tout juste d’apercevoir une combinaison rose pâle ou une veste de pyjama. Rien de plus.
De l’autre côté du couloir, il y a sa chambre à elle, petite, méthodiquement rangée, un peu sévère mais personnelle. Elle agence son coffre à jouets d’abord puis ses rayonnages de bibliothèque comme elle veut. Elle choisit la couleur de ses draps dont les teintes sont tout de même limitées car comprises entre le blanc et le rose. Et elle regarde par la fenêtre. Il y a une jolie petite rue médiévale, que personne n’a encore songé à réhabiliter et qui va, serpentant. 
Au deuxième étage, il y a des combles.
On se lave au premier, dans un « cabinet de toilette ». Et comme la demeure est petite même pour un couple avec un seul enfant, on sort dès que possible. Père, mère et fille parcourent à pied le centre-ville et à vélo, les faubourgs et la campagne. L’été, on se baigne dans la Loire. L’hiver, on ne prend pas le bus pour aller au cinéma. Parce ce que marcher est sain. 
Une petite famille emmitouflée dans des manteaux d’hiver, lui se protégeant plus encore avec une grande écharpe et un chapeau, elles, relevant le col de leur manteau bon marché.
C’est une autre image. 
Rien à dire : elle est touchante. Avec un déséquilibre, tout de même : cette obligation de sortir…
On va, on vient, on a les pieds enflés à cause des chaussures serrées et la poitrine haletante car, de la ville et de ses environs, il a fallu tout découvrir et cela, savoir dire ce qu’on a vu. 
Parents volubiles et curieux.
Réponses impératives.
Oui, c’était bien. 
Autres images encore
Des photos la montrent avec ou sans sa famille.
Sur les premières, Anne-Marie, sa mère, apparaît en buste et en gros plan, tantôt dans le séjour, tantôt dans la cuisine, rarement dans la chambre conjugale. Assez grande, mince, elle est très brune. Aucune réelle beauté mais des traits fins, un beau port de tête et un joli sourire. De beaux yeux bruns, aussi. En somme, elle a du charme et quiconque la rencontre ou la côtoie, le sait.
En noir et blanc, avant la naissance de Natacha, elle semble faire l’honneur de sa maison de jeune épouse et, les bras ouverts comme pour une douce crucifixion, elle accueille ceux qu’elle a conviés. Qui ? Natacha ne le sait pas. De la famille, des amis des uns et des autres. 
En couleur, elle pose dans sa cuisine, son « salon » (la pièce a été rebaptisée) ou devant la petite maison. Seule, quelquefois. Souvent avec son époux. Souvent avec sa fille. Ou les deux.  Photos très réussies.  Tout le monde a l’air content. Joues roses, cheveux disciplinés, appétit de la vie dans le regard.  Dans les bras de sa mère, Natacha a un air radieux. Avec son père, il en va de même. 
Cet homme, son père.
Cette femme, sa mère.
Il s’appelle Guy mais pour des raisons qu’elle ne s’explique guère, il est toujours nommé par le diminutif de son second prénom, Pierre. Pour tous ceux de sa famille, il est Pierrot. 
Pas très grand et rond de silhouette, c’est un homme plein d’humour qui travaille dur et rentre tard à la maison. 
Elle est Anne-Marie, celle qui est dotée d’un caractère calme et directif. Mince et fragile, elle trompe son monde et organise tout. 
D’emblée, tout est en ordre, tout va bien. 
Dans la maison, de jolis détails créent la gaité : rideaux clairs, fleurs dans un vase, assiettes colorées posées sur la table au moment des repas. Des couleurs donc, jamais franches mais variées et des odeurs aussi. Il y en a beaucoup partout : celle du  linge, celle de la cire et celles des gâteaux dont la cuisson demande du temps. Celle des vêtements aussi surtout ceux d’Anne Marie d’où s’échappent avec discrétion un parfum désuet dont la composition, des années après, est transparente à Natacha. Le muguet et la violette. Discrète alliance. D’aucuns auraient pensé que personne ne porte, à l’année, de telles effluves car elles tiennent peu mais Anne- Marie, parce qu’elle est butée, s’en tient là au choix, qu’elle s’est fixé. 
La violette est une fleur aussi jolie que discrète et le muguet ne dépare pas. Ce doit être un mélange d’essence concocté par un parfumeur voulant créer une eau de toilette douce et raffinée. Encore aujourd’hui, Natacha se souvient de lui comme donnant à sa mère un supplément de féminité et son évocation la rend nostalgique. Quel parfumeur à la mode avait pu inventer cela et avec quelle image en tête ? Pas celle de parer une femme modeste mais le résultat a été le même. 
Anne- Marie.

fournitures scolaires

Elle revoit sa mère quand elles cuisinent ensemble, regardent de concert des magazines féminins ou se promènent en ville pour acheter tantôt des vêtements, tantôt des fleurs. Elles rient et se parlent beaucoup. Il en est de même quand elles se rendent à la cathédrale ou dans les rues de la vieille ville ou encore quand elles vont au cinéma : et cela arrive souvent. Toutes deux si liées et heureuses…
Une image reste longtemps en Natacha : celle d’une fillette aux tresses étroitement serrées, en petite robe d’été bleu marine à pois blancs, cheminant, en sandalettes blanches, auprès d’une femme en jupe et corsage blancs, à peine bronzée en un mois d’août solaire. Elles vont au marché dont elles reviendront chargées de courses et marchent dans la fraicheur du matin. Elles sont de dos et cela l’émeut car ainsi, elles sont en route vers une destination heureuse. Elles partagent du bonheur.
Tant d’images d’elle.
Et de lui.
Guy.
Pierrot.
De son épouse Anne Marie, il est admiratif et il aime lui faire de menus cadeaux. Les fleurs dans la maison, c’est lui, souvent car il sait qu’elle les aime. Avec Natacha, encore fille unique, il est protecteur et autoritaire car il tient à bien remplir son rôle de père mais il ne s’y tient jamais longtemps car il aime les jeux et les câlineries. 
De fait, dans les premières années de la vie de sa petite fille, il multiplie les assauts de tendresse et Natacha est souvent promenée sur ses épaules, couvertes de baisers ou invitée à danser sur des airs entrainant dont il aime faire l’achat. Que ces mélodies renvoient plus à sa propre jeunesse qu’à celle de son enfant ne le perturbe pas et de toute façon il danse avec quelqu’un qui rit aux éclats…
Ensuite, les souvenirs qu’elle a de lui, s’estompent car il change de travail, du moins, c’est ce qu’elle comprend. Souvent absent des semaines durant, il revient de ses chantiers fatigué et dans des habits souvent froissés et malodorants. Mais, ce n’est pas sa faute car il est souvent dans des trains de nuit où il dort comme il peut. Vers deux ou trois heures du matin, il arrive et d’emblée, il se douche. Natacha le sait car, dans cette maison qui est petite, même si un étage les sépare, elle entend le bruit de l’eau.  Son père se lave toujours avec insistance si bien que l’écoulement de l’eau dure longtemps et s’approche d’elle en un clapotement singulier et insistant, qui, parfois la dérange mais dont jamais elle n’oserait se plaindre. Car, dès qu’il a fini, il pousse la porte de la chambre où Anne-Marie, réveillée, l’attend dans son lit. 
Le reste leur appartient. L’enfant constate juste qu’au fil du temps, les arrivées nocturnes de son époux irritent un peu Anne-Marie, alors qu’au début, elle les attendait avec impatience. Comme épouse, la jeune femme commence à se fermer : elle se sent lasse, affiche de l’agacement. Comme mère, elle est toujours très présente mais plus froide ; bien sûr, Natacha et elles font encore beaucoup de choses mais, l’enfant, le sent, il y a moins de tendresse et plus de préoccupations.
Et puis, elle est enceinte.
Elle a vingt-huit ans. 
Dernières photos d’elle à cet âge : brune, jolie et tendue.
Pierrot rayonne.
Natacha pense à cette image d’elle qui remonte à deux ans. Le balcon, les tresses, le sourire. La joie discrète.
Presque comme sa mère.
Images.