caillebotte

Chapitre 1: Anna Lehman fait ses premiers pas de gouvernante chez le pianiste Krystian Jerensky. Attentes, craintes et découvertes. 

Il laissa la tasse vide au salon et retourna dans son bureau. Il téléphonait. Elle l'entendit vaguement.

Vers dix-huit heures, il revint.

-Vous pouvez  disposer.

-Mais le diner ?

-C’est un repas froid. Vous me l’avez dit.

-Oui, mais vous êtes sûr que...

-Sûr.

Il la salua et lui rappela les horaires du lendemain. Puisque désormais, elle était à demeure, il la rendrait libre de dix-sept à dix-neuf heures et après vingt et une heures, elle pourrait sortir si elle le voulait sauf si un dîner la retenait ! Ce premier soir, elle se sentit un peu démunie. Il lui restait à explorer son nouveau quartier : le parc Monceau. Boire une coupe de champagne, c’était possible. Après avoir longuement marché, elle le fit puis elle prit un train de banlieue pour Pavillon sous- bois et y dormit.

Le lendemain, le pianiste  lui parla peu et il en alla ainsi trois jours durant. Le vendredi, jour où il avait des invités, ce fut une autre histoire. Il devait recevoir sa femme, de passage à Paris, ainsi que leur fille et une amie commune. Toutes étaient anglophones. La jeune fille était végétarienne mais les autres femmes voulaient un repas fin avec viande rouge et champagne. Anna avait-elle des idées ? D'autant que tout repas trop calorique serait critiqué...

Elle proposa une salade de mâche et de betteraves servie dans une tortilla avec des lamelles de poulet, des tranches de rôti de bœuf pomme nature sauce gingembre et un croustillant de fruits de Provence à l'anis. Elle suggéra les vins.

Il la regarda avec attention :

-Et la jeune fille végétarienne ?

-Une salade composée mais raffinée, une petite tourte aux légumes et un dessert différent si elle ne souhaite pas...

-Non, ça me semble bien. Elle ne boit pas d'alcool et tient à sa ligne. Apéritif ?

-Un petit cocktail de fruits avec eau gazeuse.

-Et du champagne pour nous.

Il fut strict sur le choix à faire. Elle acquiesça. Elle avait d'autres propositions au cas où...Il hocha la tête. Il n'avait rien à dire. On verrait.

Le vendredi, elles arrivèrent vers dix-neuf heures. L'une des femmes était grande, mince et d'une beauté singulière avec ses yeux bleus et son allure altère : c’était l’épouse du virtuose. L'autre, moins séduisante, était l’amie de celle-ci. Elle compensait sa moins grande beauté par un maquillage savant et des vêtements bien coupés. La jeune fille, qui se trouvait donc être la fille de Krystian,  était très jolie mais manquait curieusement d'assurance. Elle avait des yeux gris-bleu, une frange blonde et était vêtue de noir. Son jean et son corsage voulaient donner l'idée qu'elle ne faisait pas attention à son apparence mais ils étaient de marque et la mettaient en valeur malgré elle. Elle était maquillée et portait des boots à talon. Il était facile de voir qu'elle vivait dans l'aisance et amusant de constater qu'elle essayait de démontrer le contraire...Anna la trouva jolie. Elle avait les yeux de son père et la forme de sa bouche.

Au milieu de ces trois femmes, d'âges divers, Jerensky se distinguait par son austérité vestimentaire Il portait un pantalon noir et un cashmere gris. Anna constata qu'il n'avait concentré et non distrait. Le jour où il avait parlé avec elle dans le café pour la recruter,il avait souvent eu l'air d'être ailleurs.Ce n'était plus le cas. Il était souriant, affable, soucieux de faire sourire la plus jeune des femmes et, Anna n'aurait su dire les choses avec exactitude, prêt à séduire ou tout au moins à tenter de le faire la plus belle des deux femmes et quelquefois l'autre. Le champagne et le cocktail bus, ils s'assirent. Anna portait une belle robe noire avec un décolleté en v, un joli collier fantaisie, et elle avait lissé ses cheveux. Elle les servit sans que jamais cela paraisse pesant pour elle. Ils la trouvèrent discrète, avenante et très professionnelle. En outre, le dîner fut jugé divin. Anna le comprit  car elle connaissait l'anglais, langue que tous parlaient ce soir-là. Elle l’avait  dit à Jerensky au moment de son embauche mais cela lui avait échappé, semblait-il. Elle sut qu'elle était un petit événement et qu'enfin l'appartement serait enfin d'un accueil agréable. Y venir serait un plaisir. L'épouse du pianiste se nommait Liz. Elle vivait à New York et à ce qu'elle comprit, elle-aussi était musicienne : une violoniste. L'autre femme avait une galerie d'art. Toutes  deux étaient affables avec le maître des lieux mais il était clair que la page était tournée. L’épouse n’était en rien sentimentale et bientôt, elle repartirait. L’amie admirait l’artiste mais l’homme la rendait circonspecte.  Restait la jeune fille Elle faisait des études d’art dans une école très chic mais semblait mal à l’aise quand il la questionnait sur son parcours. Admirative de son père, elle jouait aussi du piano et son père la flatta en lui disant qu’elle était déjà brillante. Elle guettait manifestement son approbation. Les autres femmes ne commentaient pas.

Il se dégageait de ces quatre personnes une sensualité diffuse et une grande élégance. Chacun se tenait bien, était bien vêtu et se comportait comme au théâtre.Elle  voyait que ces gens avaient des liens anciens et continuaient de se voir. Elle devinait aussi que tout était très convenu, sauf pour la jeune fille.

Que les deux femmes et la fille de Jerensky ne restent pas dormir dans l'appartement n'était pas du ressort d'Anna. Elle en fut surprise  car elle voyait une fille réclamer son père mais ne dit rien. Quand le pianiste fut seul avec elle, les convives étant partis, il la félicita pour la qualité du dîner servi et celle de son service. Elle était à n'en pas douter, très bien formée. Elle répondit qu'elle l'était, mais pas comme il l'entendait. En fait, les deux personnes chez lesquelles elle avait été « gouvernante » voulaient surtout de la compagnie. Elle ne préparait que des plats très simples. Sinon,  elle avait appris dans les livres, avait fait un petit stage, mais rien de bien important....

Il lui dit qu'il était content et parut intrigué.

Elle passa son samedi à nettoyer le studio de Pavillon sous-bois, qu'elle devait rendre et le dimanche à chercher quelques belles tenues, dans les magasins qu'elle trouva ouverts puis elle sut que tout était joué : elle était la gouvernante d'un pianiste de grande réputation.