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Mais j’ai fini par rêver d’elle. A Boston.

Elle était jeune évidemment et très jolie évidemment. Elle portait une robe rouge très couture et elle était bien maquillée. Elle me regardait par-delà les années et elle faisait un signe de la main. Ça aurait dû être un au revoir nostalgique mais non, malheureusement, c’était un salut cordial, un bonjour, une reprise de contact. Elle était dans un très beau salon. Je me souviens, oui. Un canapé en cuir blanc, une table basse, des statuettes précieuses et des fleurs, de grands lys, des arums et ces fleurs tropicales rouge et jaune dont le nom m’échappe… ah oui, des anthurium. Je ne sais pas ce qu’elle faisait là.

Dans le rêve qui était entrecoupé – car je la voyais par intermittence- mais non sans logique car la scène n’avait aucun caractère symbolique, elle avait trente-sept ans. Oui, c’était comme dans un film muet. Des personnages qui s’agitent et soudain un encart où un message en blanc s’inscrivait sur fond noir. Un message clair qui disait : « tu as trente-sept-ans. » Et il y avait son prénom. Son prénom à elle. Cora. Le prénom de ma mère.

Je ne me suis pas réveillé tout de suite peut-être à cause de la nature de mon sommeil qui est lourd ou à cause de cette emprise que le rêve peut avoir sur vous, emprise qui fait que même s’il vous déstabilise, l’univers onirique dans lequel vous êtes entré à des charmes si puissants que les quittez à regret. Mais le fait est que j’ai repris conscience. Il devait être trois heures du matin. Anna me tournait le dos et, en chien de fusil, dormait avec insouciance. Elle a dû sentir que je m’éveillais car à l’instant où la crainte me prenait, elle s’est tournée vers moi et a continué de dormir, dans une pose plus douce et abandonnée. J’ai regardé son visage dans la pénombre : il était tranquille et comme à l’habitude plus enfantin que son visage du jour. Les paupières closes, la ligne mal définie de ses sourcils épais, son petit nez et le relâchement émouvant de ses belles lèvres rosées, tout m’a ému. Je n’ai pas voulu l’inquiéter. Son corps était tiède près du mien, palpable et attirant sous son vêtement de lui. J’ai préféré avoir peur seul jusqu’au petit matin. Pendant tout ce temps-là, j’ai gardé les yeux ouverts. Quand je les fermais, au début, la femme en rouge était là et l’encart noir indiquait en lettres blanches son âge. J’ai cru vaincre mais finalement, que mes yeux soient ouverts ou fermés, je l’ai vue tout le temps.

Cora.

J’aurais voulu lui répondre, lui dire :

-Personne ne t’a dit de revenir.

-Tu n’existes plus depuis si longtemps.

-Tu as bien fait de mourir dans un accident.

-On a trop souffert.

-Au revoir définitif.

Mais ça c’est idiot ; dans la vraie vie, on manque de courage alors dans les rêves…Je n’ai rien dit. Je me suis levé et ai parlé normalement à Anna et Alexandre.

J’ai travaillé. Un jour, deux jours, une semaine, trois semaines. Il n’y a plus rien eu. J’ai commencé à me relâcher. Elle avait eu la mauvaise idée de revenir cette salope digne de ce nom puis elle avait pigé. Rien à faire là quelle que soit la couleur de la robe et le luxe du canapé, sans parler des fleurs tropicales.

Je suis reparti à Boston et comme à chaque retour, j’ai été ébloui. J’adore cette ville que Lise déclarait « faite pour les snobs » et Anna décrit comme « merveilleuse pour les gens de savoir ». J’ai retrouvé mon appartement américain et j’ai bien dormi les premiers temps. Le jour, je déambulais dans Harvard et faisais mon travail ; la nuit, j’étais là. Anna et Alexandre étaient à Paris. Ils viendraient. Ils viennent toujours.

Un mercredi soir, je me suis senti anormalement fatigué. Je suis tout de même resté longtemps avec Peter, un universitaire et ami, à discuter de E.M Forster, qu’il n’aime pas et que j’adore et ceci dans un de ces merveilleux bars de cette ville élégante. Quand, je suis rentré chez moi, j’étais sans état d’âme. C’est l’état que je préfère car l’âme est de côté ! Il reste « l’état » ce qui, en tant qu’agnostique, me convient fort bien. Quel confort, en effet que de se contenter de faim réelle et intellectuelle, de journées laborieuses, de lectures multiples, et de soirées écourtés au vu de la fatigue. Le lit devient un ami privilégié. Il offre la douceur de la veillée télévisée et du sommeil…

Ce mercredi-là, j’allais de chaîne en chaîne, ce qui, aux Etats-Unis, prend un certain temps et j’ai fini, lassé, par regarder un DVD avec Humphrey Bogart. Il faut sourire là. Le film, c’était « Le Port de l’angoisse ». Je me délectais. Oui, j’étais sans souci.

Mais la nuit, elle est revenue, elle. Cora. Cora, c’est ma mère. Elle est morte à trente-sept ans. Brulée vive. Cora. L’accident de voiture, c’était sa faute. Elle conduisait mal et puis elle s’était enfuie. Elle roulait vite. C’était près de Fontainebleau. Cela, on l’a su. Le rêve a commencé.

Elle portait un pantalon corsaire noir et un pull moutarde. J’étais petit. Elle me tenait par la main et riait. Elle était tellement jolie. Elle avait relevé ses cheveux blonds en chignon et sur sa nuque, on voyait de petites mèches folles qui s’étaient échappées. Il n’y avait de film muet et plus d’encart. Je l’entendais me parler et je m’entendais lui répondre :

- Tu as cinq ans maintenant, tu es grand !

- Oui, maman

-Oh, appelle- moi par mon prénom. Dis-le !

-Cora

-Voilà

-Je ne peux pas dire « maman »

-Cora, c’est très bien

-D’accord.

-Moi, je dis « Louis »

-C’est pas mon vrai nom.

-Mais si, troisième au rang de baptême.

-François, Dominique, Louis !

-Tu vois !

-Je vois quoi ?

-« Louis », c’est le mieux.

 Je ne sais si à cinq ans, on parle ainsi. Je sais juste que j’étais ce jeune garçon tout vêtu de bleu-marine qui marchait à petits pas auprès de sa mère dans une maison cette fois connue. C’était celle du Cap d’Antibes. Elle avait bien existé. Elle était de belle tenue. Une grande demeure aux murs orangés et aux volets lavande dont les pièces du rez de chaussée étaient carrelées de tomettes et les murs ornées d’aquarelles. Des vues de Manosque et d’Aix en Provence.

Sinon, il ne l’aurait pas choisie. « Il ». Mon père. Il était architecte. Concepteur de maisons et amateur de belles résidences ; de part sa filiation et son métier, il avait pu acquérir cette villa-là. Il la regardait toujours avec soupçon comme si quelque chose était à améliorer. On pouvait y être heureux et en plénitude si des changements étaient faits. Des changements qu’il orchestrait.

De cette période, je n’ai rien de lui, à croire que j’ai tout détruit ; c’est d’ailleurs vrai et la perte des vraies images endommagent certainement le recours aux vrais souvenirs. Il a fait ceci ou cela mais quelles preuves ?

Par contre, le rêve aidant, j’ai cela d’elle : elle marchait à mes côtés et elle accompagnait mon corps si jeune de sa plénitude. Cora. Son pas allant au mien. Sa respiration se réglant sur la mienne. Son application était touchante. Elle m’appelait par mon nom ; elle m’expliquait qu’elle faisait de la sculpture, que cela lui plaisait et qu’elle avait des amis qui faisaient des tableaux. Je devais bien regarder et apprendre. Un tel avait dessiné un sphinx, un autre une femme nue alanguie, un troisième un grand clown blanc. Il fallait bien regarder comme tout est beau car l’Art est important et sans lui, on dépérit.

-Il faut savoir qu’on est tous artistes si on le veut bien. On peut sculpter, dessiner, composer, écrire. On peut filmer.

Sa voix dans mon rêve était perceptible cette fois et comme dans le réel. Un peu aigüe mais ravissante avec ce phrasé un peu lent qu’elle avait. Cette façon de détacher les mots et d’en accentuer certains.

-Toi, tu aimerais quoi ?

Donnant :

-Toi, tu aimerais.... quoi ?

A cinq ans, on aime sa mère. Le reste est à venir. On comprend qu’elle veut insister sur certaines choses en parlant.

En tout cas, c’est ce que j’ai compris dans ce rêve-là. J’ai erré longtemps dans la maison du Cap d’Antibes avec elle. Il y avait des œuvres d’Art partout. Elle parlait fort.

Je me suis réveillé brutalement. Je l’ai laissée en arrêt devant une sculpture de Bourdelle ou plutôt son moulage. Je ne savais ce qu’elle disait.

J’étais soulagé. Cora, elle n’est pas vraie. A Boston, tout l’est. La rigueur aime à vivre. De toute façon.  

J’ai donné des cours encore et encore et accompagné des étudiants. J’ai dit à Anna de venir elle a encore refusé à cause de la scolarité d’Alexandre, ce qui est peu rusé sachant que dans une école internationale, il apprendrait l’anglais en un rien de temps ici ou ailleurs et qu’ici, quoi qu’il en soit il aurait tout ce qu’il faut pour être bilingue ; mais j’ai accepté. Après tout, Lise et les filles étaient en Amérique avec moi et c’était assez pesant. Autre rêve. Ma mère était  avec moi dans le jardin de la belle villa. . Nous nous mettions en maillot de bain. Et puis, nous nagions dans la piscine de la propriété. Son corps à elle, mince et musclée semblait posé sur la surface des eaux mouvantes où il traçait un invincible sillon. Elle passait d’abord et derrière elle se formait une nuée d’écume, un grand frémissement blanc et mousseux. Moi, je nageais lentement et de manière appliquée ; la surface de l’eau n’en était pas tant affectée. Juste de petites rainures sans conséquence qui ne troublaient en rien l’équilibre. Elle nageait vite. Moi, pas. Quand nous sommes sorties de l’eau, elle a ri beaucoup. Elle était très encourageante car même si je ne nageais   pas encore très bien, je faisais mon possible. Elle m’aimait pour cela. Elle l’a dit:

-Tu es mon petit garçon et je t’aime. Tu as beaucoup de dons !

-Oui, maman. Je nage bien ?

-Bien sûr mais ce n’est pas essentiel. Tu devrais créer car seuls les créateurs grandissent bien !

-Oui, maman.

-Sois peintre ou compositeur ! Hein com...positeur !

-Oui, maman.

Ce phrasé…

Elle et moi étions au bord de l’eau. J’avais froid. Elle m’a enroulé dans une grande serviette éponge blanche.

Je me suis dressé sur la pointe des pieds pour lui embrasser la joue.

Elle, Cora. Elle souriait. Le rêve s’est coupé brutalement. Plus de belle villa, de pinède, de ciel bleu cobalt et de piscine. Plus de serviette rassurante, de transat et d’orangeade. Plus de cigales omniprésentes dans l’été méditerranéen. Que je nage bien ou non n’avait plus d’importance ; que je l’ai aimé ou non à cette époque là, non plus.

J’ai ressenti en moi un grand froid et les jours se succédant, j’ai redouté les nuits où elle risquait de venir. Ce qu’elle a fait, pendant deux ans. Le temps a pris des formes diverses. Quand je travaillais, il était linéaire. La nuit, il était discontinu comme si les moments où elle apparaissait délimitaient des espaces plus longs et étirés, contraire à la chronologie normale. Dans ces espaces-là, elle donnait sa pleine mesure.

Je me souviens d’un rêve en particulier. Je la voyais à Paris et elle pleurait ; elle était encore toute jeune et lui n’était pas si âgé. Tout était décalé. Il y avait la musique du rêve. Avant ou après la maison ? Avant ou après la piscine ? Tout était flou. Son mari la questionnait sur la profession qu’elle voulait avoir : elle était sans réponse. Elle avait fait des études d’histoire de l’Art et avait brièvement travaillé dans deux galeries. Rien de plus. Tantôt, le mari s’en foutait, tantôt il criait.

Elle se fâchait : elle voudrait reprendre des études ! Il rétorquait qu’elle se disait heureuse d’être mariée et d’avoir un enfant. Alors, il ne taquinait plus. Il suffisait de dire « bonheur » ou « joie » et ces mots-là venaient. Il n’était pas beau et elle, belle : joie. Il avait une profession et elle non : joie. Il lui avait donné un petit garçon : bonheur. Il l’avait libérée d’une famille pesante : bonheur. A la fin du rêve, qui se terminait bizarrement puisque je me réveillais, elle disait :

-Pas de bonheur, ni de joie. Tout est faux.

Mais en même temps, elle riait.