PAUL INTERROGE

Il lui avait mis les menottes, le très poli inspecteur Foxer, Focter, ou Mesler et il avait eu droit à un traitement qu'on réservait aux huiles : voiture banalisée noire, trois policiers pour lui tout seul, une cellule où il avait été confiné sans qu'un tas de gens arrêtés eux-aussi ne viennent lui casser les pieds avec des questions stupides et, ô luxe, un beau bureau plein de meubles fonctionnels mais élégants pour attendre celui qui prendrait l'affaire en main. La quarantaine finissante, les temps grises déjà et un visage de baigneur étonnamment joufflu avec, malgré un nez court et une bouche aux lèvres trop minces, le regard sombre d'un fin limier.

-Je suis le commissaire Feneci.

-Un commissaire de la police spéciale.

-Vous méritez cet honneur, monsieur Barne.

-Battles.

-D'accord pour le pseudonyme. Il y a deux ans que vous vous vous commettez sur cette radio pirate qui inonde le pays de nouvelles fausses.

-Elles sont vraies. Vous nous intoxiquez. Enfin, il est vrai que vous le faites moins, ces derniers temps puisqu'on a arrêté presque tous vos acolytes. Il restait guère plus que vous...

-C'est faux.

-Vraiment ? Et quand bien même ! A partir de maintenant, il vous sera difficile de vous faire entendre. Et si vous ne parlez plus, vos rares auditeurs manqueront de courage.

-Je suis en état d'arrestation, je le sais mais j'aurais donc eu raison de dénoncer vos façons de faire...

-Monsieur Barne, pardon Battles, vous connaissez la loi. Vous avez été des années durant un de nos meilleurs journalistes alors ne venez pas me dire qu'il est légal d'attaquer l'état comme vous l'avez fait. Vous n'avez fait que parler, oui, je sais mais sur une radio pirate. Grâce à vos propos, on a attaqué des membres des forces de l'ordre, incendié des entrepôts, enlevé des chefs d'entreprise, barré des routes, saccagé les locaux du RFP, empêché des meetings...

-Je suis un ami de la liberté.

-Ah ? Pourtant votre but  a été de détruire, de saccager, d'être subversif.

-Nous y voilà : subversif !

-Oui, mais vous serez surpris ! Le Rassemblement pour la Force Populaire sait reconnaître la vaillance d'un adversaire. Vous serez donc jugé rapidement et avant cela, emprisonné dans de très bonnes conditions.

-Je suis un patriote. La mort ne me fait pas peur. Elle fera de moi un héros !

-Vous ne mourrez pas. A priori, tout le monde n'a pas droit à de tels égards.

-Que pourrez vous bien faire de moi ? Vous ne me changerez pas !

Le commissaire eut un sourire froid.

-Il y a bien des bien des façons d'être emprisonné...

-Depuis dix ans que vous avez pris le pouvoir par la force, combien sont morts...

-Des dissidents...

-Des soldats de la liberté.

-Mais laquelle ? Ils ont posé des bombes, on les a empêchés de nuire.

-Vous les avez fait fusiller, je le sais.

-Mais vous, à travers vos appels radiophoniques, vous avez su galvaniser des soldats de l'ombre qui ont tué des femmes et des enfants...

-Non. Ils s'en sont pris à des soldats ou à des sbires du régime. Vos soldats à vous tirent sans sommation et ce sont eux qui s'en prennent à des mères de famille. Vous arrêtez et faites disparaître qui passe dans la rue  et pour faire des exemples, vous abattez des civils. ! Vous iriez le nier ?

-C'est à voir...Il y a eu pas mal de violence orchestrée par le régime, je vous l'accorde mais contrairement à ce que vous pensez, notre chef d'état a agi sainement. Notre pays se porte fort bien.

-C'est d'une logique contestable, commissaire Feneci. Doit-on approfondir ?

-Non car le faire nous entraînerait trop loin. Notre Guide sait faire la différence entre l'irrécupérable et le récupérable : vous devez vous en persuader.

Paul haussa les épaules. Cet interrogatoire n'était pas conforme à ce à quoi il s'était attendu. On lui parlait avec fermeté mais sans mépris et on ne le molestait pas. Il n'était ni giflé, ni frappé et personne ne hurlait.

-Une cigarette, monsieur Barne dit Battles ou un café ?

-Un café. Vous ne trouvez pas surprenant de m'en offrir un ?

-Mais non. Pourquoi ?

Le café était horrible, même gueule de bébé aux yeux sagaces, l'admit.

-Il y a plus important.

Il précisa à Battles les chefs d'accusation retenus contre lui et lui expliqua qu'il n'aurait pas d'avocat. Sa femme, il l'espérait, serait arrêtée prochainement et étant elle-même un élément brillant. Paul et Lisbeth avaient mis à l'abri depuis longtemps déjà leur deux grands enfants, ce qui était gênant pour le gouvernement en place était un incommensurable gâchis. Il était impossible de les utiliser comme levier mais trouver la femme ne devrait pas être compliqué. Il le dit.

-Vous utiliserez la parole de l'un pour contrer l'autre ?

-Certainement.

-Jorge Dormann, un saint ?

-Il a été élu démocratiquement.

-Non. Les élections étaient truquées. La presse étrangère a relayé l'information.

-L'Amérique et l'Europe de l'ouest ? Nous savons cela. Nous connaissons leurs méthodes. Ces élections étaient légales. Moi, je suis le représentant d'un ordre établi par notre Guide. Vous l'avez enfreint. On vous jugera comme vous devez être.

-Condamnation à mort. Je suis un traître.

-Je vous l'ai dit, vous ne mourrez pas. Vous n'écrirez pas votre légende.

-Hôpital psychiatrique ?

-Vous êtes sain d'esprit, Battles !

-Prison.

-Il faudra bien. Vous recommenceriez...

-Garde à vue dès maintenant ?

-Vous êtes perspicace ! Elle ne durera pas car vous serez rapidement transféré. Un endroit très confortable et, j'insiste, très surveillé. Je parle de la période qui précédera votre jugement.

-Jeux de société ?

-Je crains que vous ne deviez jouer en solitaire...

-Isolement... Je n'arrive pas à me faire à l'idée...

-Votre situation était périlleuse, vous le saviez, n'est-ce pas ?

-Je le savais.

-Vous avez bénéficié d'un vaste réseau de traîtres au régime, prêts à vous aider car vous les aviez induits en erreur. Pour ma part, je vous arrête pour délit de fuite, agressions contre les forces de l'ordre et insultes à personnalités publiques. Par ailleurs, alors que vous étiez interdit d'antenne, vous avez réussi à vous faire entendre sur des sujets brûlants. Non content de refuser votre disqualification, vous vous êtes trouvé en possessions de documents confidentiels qui auraient dû rester propriété de l'état.Comme vous le voyez, vous êtes dans une situation grave. Pour ma part, je ne suis autorisé à vous interroger que sur certains chefs d'accusation, ceux que j'ai mentionnés en premier...

-Vous sembliez déjà bien informés.

-Pas suffisamment.

-Vous voulez des noms. Exigez-les et vous verrez.

-Et pour cela, nous vous frappons ?

-Oui. Dans ce service, il y a des gens qui savent s'y prendre pour arracher des dents ou des ongles, brûler certaines parties du corps ou encore faire appel à l'électricité. Je sais combien ces tortures sont prisées par votre police.