ANTONIO BUENO

 

Avant de partir régler ses comptes avec celui qui pour lui incarne le Mal, Paul tente de préciser sa relation au fasciste Markus Winger auprès du docteur Shieffield.

De nouveau, il peinait. Le soir tombait et dans la lumière diffuse, le visage de Paul paraissait tourmenté. Néanmoins, le médecin n'eut pas besoin de l'encourager à poursuivre.

-Je disais...oui...plus il vous influence. Il devient impossible de fonctionner sans lui. Il est un modèle, un but à atteindre et vous...désirez...une fusion...une sorte d'union... à tous niveaux physique...

-Chaque détenu privilégié vit-il cela ?

Paul s'attendait à cette question et il ne put que soupirer de nouveau tant il se sentait embarrassé.

-Je n'ai jamais rencontré ceux qui étaient rééduqués en même temps que moi et j'ai peut-être croisé leurs instructeurs sans le savoir. Non, pour vous répondre, je pense que chaque cas est différent car les points qui permettent de retourner la personne change d'un individu à un autre.Ceci dit, la fascination joue un grand rôle et elle est mise en place dans tous les cas. Pour ce qui me concerne, Markus pensait que...je...qu'il...enfin que nous serions liés une fois ma libération prononcée et mon transfert à Dannick organisé.

-Liés ?

-Des liens purs, une vraie affection .

Shieffield marqua un temps d'arrêt et resta plongé dans le silence puis il reprit :

-Vous voulez dire que vous auriez formé un couple ?

-Oui, nous aurions scellé une sorte d'alliance.

-Chaste ?

-Non. Mais vous savez comme moi que tout ceci est illusoire. Il pouvait me tuer quand il voulait.L'instructeur était jeune, athlétique, blond et très beau. Il faisait ce pour quoi on l'avait programmé.

-Et il est brutalement mort, ce qui vous a privé de l'objet de votre désir ainsi que de la concrétisation de cette union...

-Il avait quelque chose de princier. Oui, sa mort m'a beaucoup choqué. Mais bien sûr, maintenant que j'ai recouvré mes esprits, je trouve cette alliance hallucinante. L'Instructeur et l'ex-détenu modèle...

-Ce n'est pas recevable...

-Non.

-Si c'est le cas, l'attirance que vous avez eue pour l'instructeur Winger n'est plus que de l'ordre du souvenir et des regrets.

Paul s'était repris et il lança un coup d’œil appréciateur au sagace médecin.

-Parce que j'aurais repris mon ancien système de valeurs qui exclut forcément l'horreur de ce genre de manipulation ? Bien sûr que je trouve cela délirant mais le Mal a toujours un sens et le désir aussi...

-Et parce que le Mal a un sens, votre désir de lui reste  très vivace?

-Mon désir est transformé : c'est un désir de mort. Markus avait la pureté des fanatiques, vous voyez, de celle qui vous donne le vertige mais c'était en prison où les instructeurs ont droit de vie et de mort sur ceux qui leur sont confiés. Là, il se dédouble et frappe autour de moi. Je méprise ces deux ersatz et je ne sais quel jeu ils jouent, mais ils me rivent à l'instructeur Winger.

-Il n'a frappé que deux femmes.

-Vous savez bien que non. Il a forcément commis d'autres méfaits. En cavale, j'ai appris à tirer. J'ai repris des cours. Et bien sûr, j'ai une arme. Je vous ai dit que ma femme était une mystique et c'est vrai. Je suis en train d'en devenir un à ma manière, moi-aussi. Seulement lutter contre le mal avec sa force spirituelle peut ne pas suffire...

-Qui va donner rendez-vous à l'autre ?

-Lui sans doute. Ou moi...

Le lendemain de ce jour, il croisa Sheffield et lui dit qu'il allait s'absenter.

-Londres quelques jours, un bel hôtel près de Hyde Park.

-Ce ne sera pas une villégiature, n'est-ce pas ?

-Non.

-C'est le moment juste ?

-Il ne pourrait pas l'être davantage.

-Il n'y a plus d'obstacle ?

-Non.

Le médecin le salua.

-Monsieur Barne, vous avez mon admiration.

-Moi aussi, docteur.

-Ce n'est pas une psychothérapie dans les règles...

-Vous m'aidez, docteur Sheffield.

-Je le saurai quand je vous reverrai.

Paul avait réservé un hôtel en plein centre de la capitale et s'y rendit en voiture. Il emportait son portable avec lui mais envoyé une sauvegarde de son texte à Lisbeth, ainsi que tous ses plans d'écriture pour la suite du roman. Il avait également pris son téléphone portable qu'il ferma.