PORTRAIT DE CHIRICO

4. Retrouver Winger, ou son fantôme.

Le trajet n'était pas si long, Paul respecta l'horaire qu'il s'était fixé et prit possession d'une chambre élégante avec vue sur Hyde Park. A son arrivée, il rangea ses effets personnels : vêtements, livres...puis se fit couler un bain. Il en vérifia la température et s'y enfonça avec conviction. Un peu plus tard,il partit déambuler dans le quartier et s'acheta un complet de bonne qualité ainsi qu'un pull en cashmere. Le soir venant, il traîna dans un pub. De retour, il se mit à écrire sans rencontrer d'obstacle. Le lendemain, il passa une journée solitaire, allant au cinéma puis dans quelques librairies. Il dîna dans un restaurant à proximité de l'hôtel et rentra seul et à pas lents. Il n'y avait plus guère de temps à attendre. Celui qui le guettait était là. Avant de s'endormir, Paul glissa son revolver sous son oreiller, près de lui et à plusieurs reprises, il s’éveilla et alla inspecter sa chambre. Tout y était calme ainsi que dans le couloir. Au matin, il suivit le rituel habituel et après son petit déjeuner, décida d'aller marcher dans le parc. La nature s'ouvrait au printemps et il en fut heureux, mesurant le temps qui s'était écoulé depuis son arrivée à Bath. Il y avait vu l'arrivée de l'hiver et passé de très furtives fêtes de fin d'année avant de se lancer dans ce projet de longue haleine qu'était ce roman et maintenant les timides fleurs de ce printemps frais et humide venaient le saluer. Il en était heureux. Il marchait d'un pas vif et écrivait dans sa tête une autre version du transfert de son héros vers la capitale, après sa rééducation. Le brusque arrêt du convoi et l'embuscade qui permettait de le rendre libre étaient mieux décrites ainsi : il faudrait qu'il y veille. Il arrivait au bout de ces zones d'ombre qu'avaient représentées les diverses mises en scène de la prison. Le reste, à savoir, la rédemption de Nader Stanzy et sa nouvelle vie dans un régime qui avait mis fin à une sordide dictature, serait plus simple à réécrire car fictionnel...Ragaillardi à cette idée, Paul prolongea sa promenade et traîna dans le quartier avant de retourner tranquillement à son hôtel. Il était dans le hall quand il sut que tout se nouait. Il avait laissé sa clé à la réception mais celle-ci étant encombrée, il se devait attendre. Il se retrouva donc face à un des nombreux et grands miroirs qui ornaient les murs et ne put qu'y chercher son image. Elle lui parut avenante : il était à son avantage. L'instant d'après, une autre silhouette s'y inscrivit. C'était celle d'un grand jeune blond et athlétique qui était vêtu d'un long manteau de cuir noir. Il le fixait sans sourire. Paul retint sa respiration. Cette fois, il y était...

Se retournant, il s'avança vers celui qui ne le quittait pas du regard.

-Merskin Gruwa ?

-Qui est-ce ?

La voix était bien la même, froide, un peu métallique.

-Vous, je pense. Où est Wisam, votre ami ?

Le jeune homme eut un soupir irrité :

-Merskin ? Wisam ? Mais qu'est-ce que tu me chantes ! Allons dans ta chambre.

-Je dois récupérer la clé.

-Va.

Il s'écarta puis revint et ils se dirigèrent vers l'ascenseur.

-Vous avez trouvé facilement ?

-Oui. Finis tes phrases, Paul,ne me mécontente pas d'emblée...

-C'était assez simple, Instructeur ?

-Un jeu d'enfant...A propos, joli ton texte.

-Vous avez apprécié ?

-Oui. Et non.

Ils se turent et montèrent dans l’ascenseur où ils n'étaient que deux. Winger offrait un profil pur. Sa beauté était totale. Paul capta ses odeurs corporelles et en fut troublé.

Quand ils se retrouvèrent dans le couloir, l'instructeur fut bavard :

-Tu es très bien vêtu, tu as belle allure. Ça t'es plus facile qu'à Étoile, remarque...

-Oui, Instructeur. Vous êtes vous même à votre avantage.

-C'est gentil.

Paul ouvrit la porte de sa chambre et s'effaça :

-Je vous en prie.

La chambre était dans un ordre parfait : tentures orangées, meubles de prix, fleurs dans des vases et grand lit. Tout était méticuleusement rangé. Le jeune homme émit un sifflement admiratif :

-Superbe cette chambre et confortable !

-Oui, c'est un hôtel élégant.

-Tu paies le prix ?

-Oui, Instructeur.