DE CHIRICO

 

Dans un hôtel à Londres, Paul retrouve Markus Winger, qui fut son rééducateur à la prison Etoile. Ou peut être est-ce son fantôme...

Avant de s'approcher du bureau et d'allumer l'ordinateur de Paul, le jeune homme fit le tour de la pièce, ouvrit les armoires et les tiroirs et alla même dans la salle de bain et sur le balcon. Paul se put s'empêcher de l'observer le profil : il était toujours aussi blond et aussi beau.

-Vous êtes donc venu, Instructeur.. .

Celui lui décocha un regard amusé mais venimeux :

-Tu ne m'appelles pas peut-être ?

-Si. Mais vous-aussi.

-Ah tu penses ? Ton portable, il y a un mot de passe ?

-Non, Instructeur.

-Si peu méfiant...Où est ton texte ? Ah, celui là : Nader, projet. Tu vas le publier sous ce titre ?

-Non, Instructeur.

-Ah? Quel sera le vrai titre, alors ?

-Je ne sais pas.

-Menteur. Bon, c'est au point ?

-Instructeur, le texte est terminé mais c'est un premier jet. Beaucoup de reprises à faire. Là, le personnage principal arrive à Étoile...

-Et il me va me rencontrer !

-Oui, Instructeur...

-Tu vas, j'imagine, te surpasser pour montrer à quel point j'ai pu être méchant...

-Vous étiez très doué pour les interrogatoires, Instructeur...

-Je pense bien !

Le dossier s'ouvrait mais le jeune homme ne semblait pas pressé de le consulter.

-De qui m'as-tu parlé tout à l'heure ?

-De Merskin Gruwa et de Wisam Krugern.

-Qui est-ce ?

-Deux types un peu dingues qui nuisent à mon entourage et cherchent à m'empêcher de vivre. Ils sont probablement membres d'un parti néo fasciste.

-Oh !

De nouveau, il souriait mais ses yeux restaient durs. Il avait enlevé son manteau en entrant et portait un pull gris près du corps et un pantalon qui ressemblait à un pantalon de cheval. Il avait des bottes, aussi. C'était à quelques variantes près les vêtements qu'il portait quand Paul l'avait vu pour la première fois...

Il est armé, pensa Paul, oui, il l'est. Une arme très performante qu'il a acquise ici. Sait-il que je le suis, moi-aussi ? Il ne l'ignore pas s'en moque. C'est un tueur entraîné.

-Eh bien ?

-Tu as touché à Daphne Brixton.

-Moi, non. C'est quoi ce tutoiement ?

-Tu as tué Eva.

-Pan pan ? De quoi parles-tu ?

Winger s'était placé au milieu de la pièce, dos à la fenêtre. Il était aux aguets, observant toutes les réactions de Paul qui s'appuyait contre le mur à côté de la porte de la salle de bain.

-Le viol ?

-Tu t'attendais à quoi ? Tu lui as dit de faire attention, elle savait qu'on tournait autour d'elle mais qu'est-ce qu'elle a fait elle ? Elle a changé les serrures et fait dormir un couple chez elle ! Et avec ça, se promenant toute seule. Une vraie invitation. De plus, son garde du corps était un abruti. Il a pris un verre dans un pub avec un de mes amis, en est ressorti titubant et s'est mis à conduire. Il aurait peut être pu se douter qu'on l'avait drogué.

-Je l'aimais.

-Raison de plus. Maintenant vouvoie moi et termine tes phrases. Quoi, Paul ? Elle s'en remettra ou c'est peut être déjà fait.

-Je ne pense pas.

-En tout cas, elle ne t'aime plus. Bon ,on passe à l'autre ?

-Oui.

-Oui, instructeur.

-Oui, instructeur.

-Brave Paul ! Donc, elle s'appelait comment déjà ?

-Eva.

-Eva a été dominée, battue et frappée à mort. C'était une traductrice réputée.

-Je ne lis que des manuels militaires.

-Vous l'avez regardé agoniser.

-Moi ? Ah oui, c'est vrai.

Winger venait de s'asseoir dans un fauteuil où il s'étira.

-J'ai soif, donne moi à boire.

-Le choix est limité.

-Comment ?

-Instructeur, il y a du café ou le minibar : eau, vin, bière, spiritueux.

-Fais-moi un café.

-Oui, instructeur.

-Et prends en un aussi. C'est un ordre.

Paul fit bouillir de l'eau et ouvrit les dosettes de café. Il prépara les boissons et les apporta sur un plateau, ce qui amusa Winger.

-Alors, mon beau Paul ! Tu sais que tu m'amuses. Cette anglaise arrive, tu lui contes fleurette et tu la sautes, jusque là, tout va bien. Une grosse traductrice arrive et induit avec toi des jeux de domination qui sont loin de te laisser indifférent...Tu te rends compte que ta belle anglaise pleine aux as ne va peut être pas apprécier tes facéties et tu avoues à demi. Elle te laisse en plan et toi, tu congédies l'autre. Après quoi, drapé dans ta dignité, tu t'écartes de l'une et de l'autre et devises avec ta femme. Question simple : tu les as aidées ? Tu savais qui les attaquait, non ?

Paul pâlit et baissa la tête. Winger, sûr de lui, continua :

-Plus simple d'aller à Bath parler à un psychiatre ? Quelle merveilleuse couverture !

-C'est votre lecture.

-Absolument. Bois ton café, il refroidit. On prendra de l'alcool tout à l'heure.

-Vous êtes en service.

-Toi aussi mais ça ne fait rien. Paul, tu plais à ton instructeur. Au fait où est-il ?

-Quoi ?

Partant d'un rire bref, Winger fila dans la salle de bain d'où il revint avec une sachet noir.

-Tu l'as apporté avec toi !

-Quoi ?

-Mais le cadeau que je t'ai fait passer...

Et il sortit de son enveloppe sombre un objet sexuel en forme de phallus.

-Tu te souviens ?

-Ce n'était pas dans mes bagages.

-C'est tout comme. Il te revient !

-Non, Instructeur.

-Tu es comme moi.

-Non !

-D'accord. L'une violée, l'autre tuée. Quelle désolation ! En Ambrany parce qu'ils ont écouté des gens comme toi, combien sont morts de faim ou d'épuisement ? Combien ont été fusillés ? Combien ont servi d’otages ? Tu étais à Étoile, non ? On y exécutait des détenus tous les jours. Une femme, quand tu fuyais, t'a hébergé une nuit et a été arrêtée ensuite : on l'a étranglée avec une corde à violon pendant que toi tu étais reçu ailleurs. Le seul héroïsme de ceux qui ont trouvé la mort à cause de toi est de t'avoir rencontré ! As-tu jamais pensé à eux seulement ? Non, jamais. Paul, tu es aussi immonde que moi.

-Non. Je refuse ces paradoxes. Je sais ce qui se passait à Étoile.

-Tiens.

Winger tenait le phallus noir à la main. A demi souriant, il le tendait à Paul.

Avec horreur, Paul s'écarta de ce brillant tentateur et alla regarder par la fenêtre. Winger le suivit et se plaqua contre lui.

-Tu n'as pas enlevé ton veston car tu ne veux pas que je comprenne que tu as une arme. Mais je la sens. Paul...

-Vous êtes mort.

Cette phrase frappa l'Instructeur de plein fouet.

-Pas encore. Et ce peut être toi.

-Ce n'est pas certain.

-Nos liens sont indissolubles. Tu le sais.

L'instructeur fit mine d'embrasser Paul dans le cou et celui-ci tenta de se dégager sans succès.

-Il faut qu'on boive. Tu seras d'accord.

-Non !

-Mais que resterait-il de son combat si celui auquel tu t'opposes depuis si longtemps devenait insipide ? Je suis là  et je suis fort ! Cette embuscade ! Ils tiraient bien, je dois le reconnaître. Mais tu n'étais pas conscient, non ? Tu n'as strictement rien vu. Quand tu es sorti de ta léthargie, tu étais déjà avec cette bande de tueurs et ensuite, tu as cru ce qu'on t'a dit. On m'avait éliminé, moi, le symbole de l'horreur ! Mais même si les partisans t'ont exfiltré, je suis là, moi, ton Instructeur. J'ai traversé le temps.

Paul frémit. Il se dégagea et se retourna. Mais ils se faisaient face et leurs visages étaient proches l'un de l'autre. Winger sourit.

-Tu dois être vraiment content parce que quand même, tu as vraiment craint de m'avoir perdu !

-J'avais été rééduqué. Ma confiance en vous était immense. Je ne pouvais croire à votre mort...Mais vous êtes là

Et comme Paul demeurait silencieux il ajouta perfidement :

-Ce qui me donne raison...Je t'avais promis un bel avenir !

-J'en ai un : mon livre, la chute de la dictature. Mon retour en Ambranie.