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Peu avant de quitter l'Angleterre ppur retrouver son pays, Paul Barnes publie un livre qui évoque son expérience de la dictature et del'emprisonnement : Les Ombres de la Liberté.

Enfin, le livre fut au point. C'était un gros roman épique qui avait vu le jour mais c'était aussi, bien que le héros fût loin d'être un jeune homme, un roman d'apprentissage. Il était trop simple pour Nader de considérer que la démocratie était idéale et le fascisme un poison mortel car c'étaient bien les faiblesses du régime démocratique qui, dans son pays, avait permis l’avènement d'un pouvoir totalitaire. Il devait, comme chacun de ceux qui avaient les mêmes rêves que lui, laisser croître en lui une vraie liberté qui le rendrait partie prenante d'un état mieux dirigé, avec un vrai partage des pouvoirs...Entre Lisbeth et son mari, il y eut bien des chamailleries sur la façon dont Nader avait vécu avant que son pays ne tombe dans la dictature et sur la façon dont Paul représentait un dictateur omnipotent et paranoïaque mais jamais Paul ne se sentit contraint à changer de direction. Il avait volontairement, fabriqué un personnage d'instructeur jeune et beau comme l'était Markus Winger mais bien plus monolithique que son modèle. La part de l’ambiguïté sexuelle qui était au centre de leurs relations avait été quasiment escamotée car, en écrivain qui réfléchit à l'impact de ce qu'il écrit, il voyait bien qu'il fausserait son propos. Voulait-il jouer sur l'épique et montrer que son pays retrouvait la liberté et lui donnait une place à lui qui avait tant œuvré pour la défendre ou parler d'une relation individuelle dans laquelle les valeurs du bien et du mal s'affrontaient avec violence ? Si c'était cette deuxième option qu'il privilégiait, il lui faudrait partiellement discréditer son héros pour ensuite montrer qu'il échappait malgré tout aux forces des ténèbres...Mais c'était là infléchir son propos qui devenait bien plus intime. Doublement conseillé par Lisbeth et son éditeur anglais qui, à tout prendre était moins pointu qu'elle, il fit le choix inverse. En simplifiant la figure de l'instructeur, il renforça la combativité de Nader Stanzy et son triomphe sur sa vulnérabilité...

Faire ce choix crédibilisait la lutte de celui qui était entré en résistance et permettait de dresser de nombreux portraits de ceux qui avaient aidé le fugitif ou l'avaient écouté. De la même façon, il pouvait, en évoquant le séjour de son héros à la prison Étoile, parler de ceux qui y étaient internés avec tendresse et émotion, ce qui, il le savait, crédibiliserait son propos. Enfin, s'il prenait cette option, il rendait logique l'insertion de Stanzy dans un pays qui retrouvait la démocratie. Plein d'ombres, ce même personnage aurait généré le doute. Paul voulait l'adhésion...

Paul avait le sentiment d'être allé au bout d'une tâche redoutable...Restait l'impression et la publication de son livre et surtout, sa réception.

Amoureux des librairies, Paul trouva dans l'une d'elles un recueil de dessins réalisés par un anonyme. Il y trouva deux portraits à

 

l'opposé l'un de l'autre. Le premier présentait un homme abattu et presque servile. Il faisait penser à un prisonnier. Le second avait un visage décidé, de beaux traits nobles et une autorité patricienne. A l'évidence, pourtant, c'était la même personne. Les deux autres dessins étaient faits à l'encre rouge et non plus noire. Ils représentaient dans les deux cas un jeune militaire à la beauté imposante. Sur l'un, il était de face et portait la tenue austère mais élégante. Sur l'autre, il était de dos et nu. Dans les deux cas, il était d'une beauté singulière.

Paul médita longtemps sur ce prisonnier et sur ce jeune barbare puis s'apaisa. Ces deux êtres évoquaient tous les bourreaux et toutes les victimes de ce monde. Mais la liberté revenait, triomphante.

-Dormann a eu une crise cardiaque. C'est dans la presse.

-Oui, dit Paul, je suis au courant. Son dauphin ne vaut pas grand chose et l'armée refuse de le soutenir. Il va y avoir des élections.

-Nous pourrons rentrer. En attendant, que vas-tu faire ?

-Aller sur la tombe d'Eva à York et présenter de nouveau mes excuses à Daphne.

-Tu sais où la joindre.

-L'appartement où je la voyais lui appartient. Sinon, elle a changé toutes ses adresses. Je lui écrirai.

--Elle ne se marie plus et part en Australie où elle aura une autre vie. C'est bien cela que tu m'as dit.

-Oui, mais je veux lui écrire.

-Ton livre, Les Ombres de la liberté, sortira et se vendra bien ! C'est le signe que tout change. Une nouvelle vie, nous-aussi nous en aurons une.

-Bientôt.