5 avril 4

 

Enfin, ils prirent l'avion. C'était un vol direct Londres -Dannick. Il s'était écoulé six ans depuis que Paul avait pour la dernière fois foulé la terre natale, sept pour Lisbeth et combien plus pour leur fils ! A son arrivée à l'aéroport, Paul et les siens furent officiellement accueillis par un envoyé du nouveau gouvernement. Avoir réussi à échapper à son pays par des moyens illicites pour y revenir avec les honneurs quelques années plus tard était inouï pour lui ! Une voiture les attendait, on leur avait réservé un hôtel et très bientôt, Paul rencontrerait le nouveau chef de l'état avant d'avoir un plus long entretien avec le premier ministre. Qu'auraient dit le directeur de la prison Étoile et l'instructeur Winger si on leur avait dit que tout finirait ainsi ? Il y avait de quoi admirer cet étrange bouleversement du sort...

Dannick, dès qu'il la redécouvrit, était en pleine mutation. Les drapeaux et les insignes de l'ancien pouvoir avaient bien sûr disparu mais un certain nombre de statues n'avaient pas encore été déboulonnées, ce qui rendait leur spectacle sinistre puisque, la plupart du temps, on les avait couvertes de graffiti. L'hôtel de la police secrète qui avait permis entre autre au bel instructeur d'obtenir une formation hors pair était fermé ainsi que bon nombre de clubs ou d'associations qui avaient dû être des bastions du pouvoir. Malgré cela, les signes d'un passé inquiétant n'étaient pas difficiles à voir. A son arrivée, Paul constata que beaucoup de gens marchaient le long des routes et ceci dès l'aéroport et qu'on se déplaçait souvent en vélo ou en transports en commun. Il est vrai que Dormann avait, les derniers temps, généré une énorme pénurie de carburant, souhaitant sans doute freiner les échanges. Il repéra aussi des immeubles à l'abandon, des jardins publics dévastés et un certain nombre de petits commerces en berne. Malgré tout, quand ils furent entrés en ville, il retrouva les promeneurs et les travailleurs qui marchaient, eux, d'un pas plus vif et constata avec plaisir qu'il y avait beaucoup de monde aux terrasses des cafés. Avenues et rues étaient en bon état et respiraient la propreté. Cinémas et théâtres n'affichaient plus les mêmes niaiseries patriotiques. Tout cela paraissait galvanisant. L'hôtel était confortable, il n'était pas si tard et avant de dîner, Paul, Lisbeth et Colin allèrent faire un tour dans le quartier de l'opéra. Il avait toujours aussi fière allure et comme on était en juillet, il ne tarderait pas à faire relâche car ses musiciens et ses chanteurs iraient, tout comme les danseurs se produire un peu partout dans des théâtres de plein air. Il en existait beaucoup quand Paul était jeune et il avait assisté en famille à Marembourg ou ailleurs à de nombreux spectacles.

-On joueMadame Butterfly, tu as vu !

-Oui, père.

-Et il y a du beau monde ! Des gens en tenue de soirée ! J'espère que ce sont pas les mêmes qu'il y a quelques temps...

-Dormann n'était pas mélomane, Lisbeth !

Tout leur semblait de bonne augure cependant et ils étaient heureux. Curieusement,aussi, parce que l'un vivait depuis des années en Amérique et l'autre avait dû passer par la Suède et l'Angleterre pour y retrouver sa femme en exil, ils étaient dépaysés .Cette ambiance très Europe centrale, ces palais, ces églises et ces salles de spectacle qui dataient souvent du dix neuvième ou du vingtième siècle, cette architecture rococo ou néoclassique et l'omniprésence des teintes orangées dont la lumière de l'été soulignait l'intensité, tout concourait à faire du centre de Dannick une fête de tous les instants mais les années de dictature l'avaient fait disparaître. Voilà qu'elle revenait ! Tous trois s'installèrent à la terrasse d'un café qui faisait face à l'opéra et renouèrent avec la cuisine ambranienne : poisson en sauce aux herbes, boulettes de viande, soufflé aux fruits rouges...Le service était diligent et les convives détendus. Son pays avait donc vraiment changé...A l'hôtel, Colin qui était arrivé de New York trois jours avant que le départ de Londres soit définitif, fit part de son malaise. Devenu par la force des choses un jeune Américain, accompagner ses parents dans son périple de retour était pour lui un vrai défi. Il craignait, pour l'avoir quitté à quinze ans, de ne voir son pays qu'avec les yeux d'un touriste. Il aurait mieux renseigné un voyageur sur les curiosités à ne pas manquer dans l'état de New York que sur la richesse des musées de Dannick ! Et il en souffrait. Mais comme toujours, son père que le sort n'avait pas épargné, semblait posséder le don extraordinaire de l'enthousiasme et de la régénérescence. Et sa mère avait le même dynamisme. Ils quadrillaient la ville et se l'appropriaient. Il les accompagna donc.