EN JAUNE

Paul se rend à Varna où Magda Egorff a crée pendant la Grande Révolution une résidence d'artistes. Il est impressionné.

Le lendemain, il vit ce que Magda voulait lui montrer. Il y avait là une quinzaine d'artistes tous très jeunes et perturbés par ce qu'on avait fait à leurs parents. Certains avaient perdus les leurs car on les avait arrêtés ou exécutés. D'autres étaient restés à la charge d'un membre de leur famille car leurs géniteurs avaient dû s'enfuir à l'étranger où leur vie n'avait pas été simple. Enfin, il y avait un petit nombre qui avait du vivre avec des parents à qui on avait interdit d'exercer leur art et qui s'y étaient peu à peu résignés. Leurs enfants qui eux -mêmes avaient une fibre artistique se sentaient en déphasage avec eux. En ce sens, la fondation les aidait... Esmed, que Paul trouva métamorphosé, appartenait à cette troisième catégorie. Élégamment vêtu de noir, il ressemblait à un enfant sage. Son père était chef d'orchestre et sa mère cantatrice mais ils n'avaient pas donné au dictateur des preuves assez solides de leur dévotion à son égard. La malfaisance de concurrents sans scrupule avait achevé de les discréditer. A cette époque là, le jeune Esmed étudiait déjà le piano où ses dons inouïs lassaient déjà rêveur. Intelligent, sensible, il avait assisté à la déchéance lente mais sûre d'artistes qu'il respectait. Son père, tombé malade, menait désormais une vie végétative et sa mère se contentait d'une petite pension que l'état lui versait. Ils vivaient en exil, dans une région inhospitalière que Paul connaissait pour y avoir été emprisonné.

Magda, quand elle avait trouvé ce jeune homme, l'avait placé dans un cadre qui ferait de lui un virtuose. Encadré par de bons formateurs, il travaillait d'arrache-pied. Quand Paul se retrouva face à lui, Esmed avait toute l'apparence d'une personne éduquée et stylée. Il adressa à ce visiteur un élégant signe de tête.

Magda ne fut précise.

-C'est un moment important. Vous devez nous faire honneur ; C'est clair, Esmed ?

-Oui, madame.

L'instant d'après, le jeune homme s'installa au piano et joua pour lui sans partition une partie des Préludes de Chopin. Il ne put que se montrer appréciateur tout en se maudissant d'être un aussi piètre mélomane. Magda conduisit ensuite Paul de salle en salle et il découvrit des merveilles. Celui-là jouait la comédie, celle-là aussi mais celui-ci sculptait et cet autre peignait...Elle avait réuni là tes talents prometteurs, de ce point de vue, elle ne mentait pas. Chacun recevait une formation hors pair. Paul finit par synthétiser :

-Au bout du compte, madame Egorff, qu'attendez-vous de moi ?

-Quatre d'entre eux peuvent être programmés. Un pianiste, une cantatrice, un sculpteur et une artiste-peintre. Je peux essayer de leur trouver des engagements par moi-même et comme j'ai quelques appuis, j'y parviendrai sans doute mais le retentissement sera moindre. Tandis que si c'est vous...

-Oui, je comprends.

-Est-ce faisable ?

-Je pense que oui. Il me faut des dossiers sur eux...

-Il y a tout ce qu'il faut. Des enregistrements, des vidéos, la preuve qu'ils reçoivent ici une formation de qualité...

-Pourquoi quatre ?

-Car ils sont prêts à faire carrière. Les autres sont plus jeunes et gagneraient à intégrer des conservatoires. Quoi qu'il en soit, il faut encore consolider l'équilibre psychique de chacun d'entre eux...

-Comment cela ?

-Ici, ils sont très entourés mais ils ont connu des temps difficiles.

-Oui, je comprends.

Il en avait tant vu qu'il devait prendre un peu de recul. Il demanda donc à être seul avant le dîner. Cependant quand on frappa à la porte de ses appartements, il ne put s'empêcher d'aller ouvrir. C'était Esmed. Il s'était changé, passant une tenue moins formelle. Un pull vert informe et un pantalon bleu.

-Vous êtes ici ?

-Mais oui. Elle aime me surveiller alors elle change d'avis. Vous êtes fatigué ? Elle a voulu que vous voyiez autant de monde que possible. C'est que vous restez peu.

-Vous êtes tous très doués.

Dans la lumière indirecte, il était une enluminure. Paul fut frappé par sa beauté limpide.

-Merci. Vous ne voulez pas que j'entre...

-Ah si, bien sûr.