BARNE PAR LE TITIEN

3.Une vie princière...

Paul, de retour à Dannick, croule sous les honneurs et le travail. Il s'occupe peu de lui. Invité à vivre dans la belle demeure de Magda Egorff, il prend ses aises et se rapproche du jeune pianiste Esmed.

Les suppositions de Paul étaient fausses. Ce que souhaitait Magda, ce n'était pas qu 'il se partageât entre Dannick et Estralla mais au contraire qu'il ne fît d'aller en retour. Aussi lui fit-elle des suggestions.

-Je comprends Paul que je vous demande beaucoup. On vous sollicite sans arrêt et puis vous êtes un homme illustre. Une décoration de l'ordre national du mérite et une autre pour vos témoignages, votre beau roman et vos traductions ! Comme vous le savez, je vais installer mes quatre protégés dans mon hôtel particulier à Dannick le temps que leurs carrières décollent et il m'est venu une idée. Vous pourriez établir vos quartiers dans mon hôtel particulier. Vous y seriez logé au calme avec tout ce qu'il faut pour travailler. Continuer ce que vous avez entrepris avec mes protégés serait tellement plus simple !

Cette proposition surprit Paul, qui ne vit pas d'abord le moyen d'accepter. Il voulait rester libre et s'il acceptait, il ne le serait pas. Néanmoins Magda fut adroite et il fut sensible à ses arguments.

-Dites-moi, vous aviez des biens à Dannick ?

-Un appartement et une maison. J'ai fini par les récupérer. J'ai vendu l'appartement et ai envoyé le montant de la vente à ma femme qui vit dans un monastère.

-Elle est très religieuse ?

-Elle l'est oui mais à sa façon. Les religieuses ont une maison d'accueil pour des femmes que cette dictature a privé de mari, de père, de frère ou doté d'enfants hors mariage. Elle y travaille et est à même d'y faire beaucoup de bien.

-Si elle s'y épanouit...

-Et ne reviendra pas vivre à Dannick. C'est cela que vous voulez que je vous dise ?

-Oui.

-Ce n'est pas son projet.

-Bien. Et revenant à vos biens ?

-Ma maison me plaisait beaucoup. De belles fresques couraient sur les murs. Des scènes champêtres et d'autres oniriques. L'ennui est qu'on me l'a confisquée. Elle a été attribuée au ministère de l'intérieur qui l'a transformé en terrain d'action pour la police secrète...Si on y réfléchit bien, il y a beaucoup d'humour là dedans, plutôt noir, je le reconnais. Je voulais conserver cette maison mais les agencements qu'on y a faits me glacent. Elle est en vente.

-Où logez-vous ?

-Dans un petit appartement près du centre culturel.

-Vous vous y plaisez ?

-Non, c'est un lieu trop fonctionnel.

-Vous devriez réfléchir à ma proposition, Paul. Je vis au ré de chaussée où j'occupe un vaste appartement. Axel, mon fils, y vient quand il s’échappe de Berlin. Il y a deux étages. Vous pourriez élire domicile dans une partie de cet hôtel particulier sans en être incommodé le moins du monde par la présence des autres. Il est vaste et vous y seriez à votre aise. Bien sûr, je vais momentanément y loger ma volière de jeunes talents mais ensuite...Il n'y aura guère que Esmed qui restera mais je le logerai non loin de moi.

-Eh bien, je n'étais guère enthousiaste mais...

-Vous allez accepter...

-Oui, j'accepte.

Il revit encore Magda et découvrit les lieux.Très différent du château d'Estralla, l'hôtel particulier où vivait madame Egorff était une vaste construction à la façade néo-classique mais à l'intérieur art nouveau. Ce mélange surprenant avait de quoi séduire et devant la beauté des lieux, Paul s'inclina : c'était magnifique. Il transféra donc tous ses effets et s'installa. Il avait toujours autant travail mais la beauté des lieux semblait lui faciliter la tâche. Et, il put le constater, on le laissait tranquille...

Puis, arrivèrent les temps où Esmed et les autres jeunes prodiges allaient se montrer et tout évolua. Entièrement refaite et dotée d'une acoustique parfaite, la Salle Gervezy était depuis longtemps prestigieuse. Esmed y joua Brahms, Chopin et Mozart devant un public choisi. De sa prestation dépendait la suite des événements et il s'en souvint suffisamment pour très bien jouer. Les autres montrèrent eux-aussi leurs talents. Se sentant forte, Magda insista :

-Alors, vous êtes bien...

-Assurément. Vous m'avez doté d'un ensemble de quatre pièces donnant sur une vaste cour intérieure. Y travailler est simple et s'y prélasser divin. Il laissa cependant entendre que bien que n'ayant plus le même goût pour les brèves liaisons, il ne se condamnait pas pour autant à l'abstinence. Elle acquiesça. Elle saurait être discrète. En attendant, Paul continua à faire la promotion des quatre jeunes artistes. On les programma beaucoup. Et puis la cantatrice partit ainsi que le peintre et le sculpteur. Seul Esmed demeura et Paul, qui n'avait pas voulu lui accorder plus d'importance qu'aux autres des semaines durant, se remit à le côtoyer. Le jeune homme se plaignit.

-J'étais puni ! Je n'ai pas bénéficié de beaucoup d'intérêt.

-Vous étiez quatre. Je n'aime pas les privilèges. Mais ils sont partis et je suis plus disponible. On peut se parler davantage.

Esmed lui lança un long regard sibyllin puis reprit :

-C'est mieux mais je reste puni.

-Pourquoi ?

-Vous faites ce que vous voulez dans ces lieux magnifiques et moi je me contente d'un décor tout agencé !

Paul avait aménagé un grand salon ainsi qu'un bureau bibliothèque où il travaillait, et il disposait de deux chambres dont l'une lui était réservée. L'autre était une chambre d'ami. La plupart des meubles qui se trouvaient là lui appartenait et toute la décoration portait son empreinte.

-Mais là où vous êtes, Esmed, c'est très joli.

-Non.

-Non ?

Il avait vécu dans une fort belle maison avec sa famille et connaissait le plaisir des meubles rares, des bois précieux et de la soie.

-Rien n'est à vous, j'imagine. Tout a été confisqué.

Paul s'attendait à ce que le jeune homme devienne grave mais il sourit. Il s'amusait donc.

-Bien sûr que c'est très bien. C'est juste que vous ne venez pas.

-Vous voulez que je vienne maintenant ?

Esmed eut un sourire rusé.

-Bien sûr.

Paul fit des allées et venues dans ses appartements.

-Alors, tu aimes ?

-C'est un bel espace. Je vous l'avais déjà dit.

-Que penses-tu de ma chambre ?

Il provoquait Paul en se mettant à le tutoyer.

-Ce sont les rencontres que tu fais qui doivent être intimidées quand elles y arrivent.  C'est un très beau décor.

-Oui, ça les gêne un peu. Forcement, c'est aristocratique donc décadent...

Paul, amusé par l'habileté du jeune artiste, tutoyait aussi, sans arrière pensée.

-Tu es sincère ?

-Non. Bien sûr que non. Il ne se passe rien ici. Je ne sais pas comment ils réagiraient et je ne veux pas que ça atteigne madame Egorff.

-Alors, où vas-tu?

-Je sors. Mieux vaut que ça reste vague.

Paul s'était assis dans le salon près du piano où s'entraînait Esmed. Celui-ci au contraire continuait d'aller et venir. S'arrêtant soudain, il prit un air surpris 

-A propos...

-A propos ?

-On se dit tu.

Paul ne put s'empêcher de rire.

-Oui, Esmed.

-Hum, c'est exaltant !

Il fit une grimace comique puis s'assit en face de lui. Restant curieux de la vie privée du jeune pianiste, Paul le questionna encore.

-A l'extérieur, donc. Tu dois tenir compte des saisons malgré tout.

-A cause de l'hiver ? Ne t'inquiète pas, j'en tiens compte. Je m'adapte. Eux-aussi. Et toi ?

-Rien pour le moment.

-Pas le temps ?

-Je n'ai pas dit ça.

-Moi j'ai le temps...

Paul pensa qu'il l'avait eu aussi, quand il était plus jeune et que les femmes le fascinaient.

-Tu reviendras parler avec moi ?

-Oui.

Esmed sourit cette fois avec douceur. Le jeune homme avait beau être fantasque, il n'en était pour autant laxiste et Paul l'entendait s'entraîner des heures entières. Des professeurs venaient encore. Des pianistes au passé illustre. Et puis, il allait beaucoup voir Magda. Elle semblait être sa colonne vertébrale. Paul se demanda s'il pouvait interroger le jeune pianiste sur ses parents et en passa par elle.

-Oui, vous le pouvez mais ne soyez pas insistant. Contentez-vous de la version qu'il vous donne.

-Entendu.

-Ah ! Et autre chose. C'est un grand conteur. Soyez prudent avec ce qu'il dit de lui-même.

Il ne restait plus qu'à attendre le moment juste et celui-ci vint. Paul venait de déroger à sa solitude et avait eu une aventure d'une nuit. Le jeune homme qui venait d'entrer dans son salon parut tout de suite comprendre et fronça les sourcils.

-Bien roulée ?

-De quoi parles-tu ?

-Elle a oublié son écharpe de soie. C'est quoi ce parfum ?

-Un parfum féminin. Vanille et quelque chose d'autre...

-Alors, elle était bien roulée ?

-Jolie. Brune. Yeux verts.

-Et jeune...

-Oui.

-Elle va revenir ?

-Je suis resté vague.

-Ah ! Ah ! Elles doivent adorer.

Paul eut un geste de dénégation.

-Je ne suis pas si sûr de ce que je veux...

Esmed l'observa avec acuité puis releva.

-Pas sûr ?

-Concernant les femmes. Je préfère en voir une de temps en temps.

-Ah ?

-J'ai un passé difficile.

-Et moi-aussi ? Tu veux me faire parler du passé ?

-J'aimerais, oui.

-Non, désolé.

Il ne voulait vraiment rien dire et Paul ne se sentit pas le droit d'insister.