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Je la regardai avec curiosité, attendant manifestement sur un autre aspect de sa vie ; Je ne doutais pas, la voyant, qu’elle eût gardé les mêmes « penchants » et moi-même, je n’avais pas dévié…
Ouvrant le col de son manteau, elle défit l’écharpe qui entourait son cou, un carré Hermès coûteux que je m’étonnai un peu de voir à son cou, non qu’elle n’eût pas les moyens d’en acheter un mais parce qu’elle était sans élégance…
Elle portait un gros collier de cuir, un collier qu’un chien puissant aurait pu avoir autour du cou. Des anneaux y étaient attachés et des clous aussi.

-J’appartiens, dit-elle.
Je fus bizarrement étonné et, je dois le dire, un peu jaloux. Elle était restée assez laide, je dois le dire mais elle avait un aplomb que je ne lui connaissais pas. Sans que je lui aie demandé quoi que ce soit, elle ajouta :
-Il habite sur cette place. C’est quelqu’un d’important, tu sais.
Je ne savais rien du tout, si ce n’est qu’elle ne mentait pas. Elle posait sur moi des yeux presque inquisiteurs, brillants de défiance et d’amusement et de toute évidence, elle était prête à subir un interrogatoire. Je n’étais pas assez fou pour lui en faire subir un car c’est moi qui aurais subi. Je tergiversais en employant ce ton un peu supérieur qu’autrefois j’avais employé avec elle.
-Tu es donc sa chienne.
-Oh, il en a plusieurs et je ne suis pas la Favorite. C’est un homme de goût, vois-tu !
Elle ne m’avait tutoyé qu’au début. Je saisis donc son évolution. Elle qui m’avait beaucoup respecté, me parlait avec un léger dédain…
-Tu es une fille têtue. Tu aimes te soumettre. Il doit le savoir et estimer cela et…
Elle se mit à rire et me demanda où j’en étais.
J’avais moi aussi quelqu’un mais sentant le danger qu’il y avait à lui en dire beaucoup, je me bornais à dire que c’était une femme un peu plus âgée que moi et relativement expérimentée.
Sophie parut ignorer ma réponse et me fit savoir que son Maître était sévère.
-Il me cravache pour mon bien, tu sais.
Quelque chose n’allait pas et je la sentais, bien qu’elle voulût paraître cassante et moqueuse, prête à s’accrocher à moi. Je hochai la tête pour signifier que j’approuvai grandement ce Maître avisé puis ajoutai :
-Tu m’excuseras…

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Je tournai les talons. Elle ne me retint pas. Je reçus pourtant d’elle, à quelques semaines de là, une brève lettre disant qu’elle avait été heureuse de me revoir car cela la renvoyait à une époque révolue. Elle ne vivait plus en effet chez sa grand-mère que la maladie avait gagnée et qui était en maison de repos. Après un bref passage dans une chambre d’étudiante, elle logeait chez « Monsieur » qui la traitait comme elle le méritait : en esclave. Elle me dit que d’un homme pareil, elle était prête à tout accepter, y compris de se raser la tête et de vivre nue, été comme hiver, un gros collier autour du cou et une laisse pendant à son cou. Comme témoignage de son « bonheur », elle joignait une photo. Je reconnus ses gros seins presque hypertrophiés et les vis marqués de rouge : c’était les coups de cravaches de Monsieur et les coups avaient dû être portés peu avant.
Je ne répondis pas mais gardai la photo. Contrairement à ce qu’on peut attendre, elle ne m’excita pas mais provoqua chez moi une sorte d’effroi ; cette jeune fille était prête à l’extrême et je ne doute pas que l’homme puissant de la place des Vosges ne fut prêt à lui offrir.
Sophie. Cette Sophie- là était désormais très loin de moi. Vous le verrez, je ne suis pas si absolu. D’elle, je veux garder le souvenir de cette année partagée. Elle m’ouvrit une route. Elle me servit docilement.
Je n’ai aucun regret la concernant. Je l’humiliai bien et la fis jouir : vous voyez que les deux sont liés…
Ensuite, nous n’allâmes pas vers les mêmes rivages !