BAROQUE

5. Préparée.

Le temps où Jeanne vécut dans cette partie du neuvième si vivante et colorée où le touriste émerveillé peut tour à tour découvrir des synagogues, des boucheries Casher et hallal, des pâtisseries exotiques et d’autres aux saveurs françaises. Elle aima vivre près du musée Grévin et savoir qu’au sortir de « son » immeuble, elle pouvait se promener dans une de ces ravissantes galeries qui abritent tant de ravissants magasins. Je crois qu’elle prit beaucoup de plaisir à parcourir le passage Verdot et le passage des Panoramas. Elle fut intriguée par le Grand Orient de France et s’amusa de la foule qui s’accumulait sans cesse devant l’entrée du restaurant Chartier. Elle fit, je crois, des promenades charmantes et, elle qui aimait lire, s’informa beaucoup sur le quartier. Dans l’espace de semi- liberté où j’entrepris de la circonscrire, elle fut heureuse.

Vous remarquerez sans doute qu’elle changeait de statut. Jusqu’ici, certes, elle m’avait été soumise mais d’un autre côté, elle avait sa vie. Elle gagnait son argent et occupait comme elle voulait le temps qu’elle ne passait pas avec moi. Je mentirais en disant qu’en acceptant d’être logée par moi, elle ne disposait plus d’argent. Elle en avait bien sûr mais n’osa s’insurger sur le fait que je la logeais gratuitement. Les courses furent faites pour elle sans qu’elle eût à les faire et elle reçut, pendant qu’elle séjournait dans le deux pièces élégant que j’avais trouvé pour elle, plusieurs visites. Anna reçut une coiffeuse deux fois par semaine et ses cheveux d’un joli brun soutenu, furent méchés de roux, à ma demande. Une masseuse vint chaque matin délasser son corps et le galber aussi. Une esthéticienne lui prodigua des soins : enveloppement corporel, nettoyage de peau, masques divers, maquillage. Enfin, elle trouva des vêtements que je jugeai bien adaptés pour elle dans une armoire et dans la salle de bain, des produits pour la peau, des parfums et des fards divers.

Vous pouvez imaginer qu’un tel traitement la surprit plus que de mesure ! Elle avait, à l’arrivée dans les lieux, respecté ma demande, à savoir n’emporter qu’un sac de voyage. Le reste de ses effets tenait dans une grande valise qu’elle me confia. Elle retrouverait plus tard les vêtements auxquels elle était attachée. Elle me confiait aussi des livres et des photos, quelques notes intimes, quelques souvenirs de voyage…Le tout sans grande souffrance. Elle était, je crois, éblouie par le cadre dans lequel je l’avais installée. Je la comprends. Cet appartement était sans relation avec le studio où nous nous étions à de nombreuses reprises rencontrés. Celui-là était une sorte de garçonnière à visée particulière. Personne n’y vivait vraiment, sauf une soumise de temps à autre et encore, jamais pour longtemps. Il suffisait de regarder ce lieu avec insistance pour en voir l’unique destination…