ASSEZ CLIVE

Clive, meurtri, a parlé à Kirsten, son amie d'enfance mais au fond de lui, il reste matériel et calculateur. Il ne changera pas si vite...

Bon, en fait, je lui en ai dit des choses à Kirsten. Elle était si douce et si bonne car me prédisposait à avoir la larme à l'oeil. Mais quand même, ma nature à moi c'était celle de quelqu'un qui a des besoins matériels et personnels et se met en quête...Vous voyez ? 

En bon opportuniste, je me suis rapproché de Kathleen, la serveuse et elle a compris ce qui devait l’être. Bon, ce n’est pas le grand amour de mon côté mais je dois dire qu’elle est sensée, travailleuse et qu’elle a toujours bon moral. Je l’ai donc prise comme elle était, en faisant évidemment de prudentes omissions sur ma bisexualité. Pourtant, si être avec une personne de sexe féminin me donne un sentiment de sécurité rien ne me galvanise plus que de plaire à un homme jeune. Mais bon, elle était autrement plus fermée que Kristin sur le sujet…

J’ai préservé mon territoire en ne cédant pas à son immédiate envie de « se mettre avec moi » et on a gardé nos deux logements tout en passant beaucoup de temps ensemble. Elle argumentait bien sûr : pourquoi fallait-il qu’elle paie un loyer alors qu’on s’en sortirait bien mieux à deux ? Nan, c’était trop tôt.

Forte d’elle, j’ai compris que Kirsten était contente. Voilà, j’écoutais ses bons conseils. Les voix de la Sagesse…Elle ignorait que j’élaborais un plan avec la même patience et la même perfidie qu’une araignée sa toile. Les beaux costumes de Barney, c’était le point de départ. Après tout, j’allais vite en besogne en affirmant que, non, je ne le reverrais jamais. Je devais faire preuve de plus de mansuétude. Dixit ma chère libraire…J’ai donc écrit au Metropolitan, sachant que ma lettre lui parviendrait. Je n’avais pas le choix n’ayant toujours pas son adresse ni son téléphone fixe. Il y a belle lurette qu’il avait changé de portable…

J’avais méjugé l’homme intime, je m’étais servi de lui comme lui de moi. Mais là, je parlais à l’homme public, au créateur…J’avais pu juger par moi-même de la valeur de son travail sans en retenir la teneur profonde, parce qu’à l’opéra j’étais en service commandé et que j’avais une dent contre lui. Mon erreur m’apparaissait désormais flagrante. Ce livre de lui, que je venais de lire et cette modeste présentation de son travail dans une librairie de Newark faisaient de moi un observateur différent. J’étais admiratif et respectueux. Je lui demandais donc de ne pas garder de moi des souvenirs vils mais de comprendre que, le temps pensant bien des blessures, j’étais désormais à même de l’admirer. Je ne manquerais pas, d’ailleurs, de lire les autres ouvrages qu’il avait écrits sur l’opéra et la musique et, dès que possible, je verrais à l’opéra de New York, comment ils vêtaient les chanteurs du nouvel opéra pour lequel il travaillerait et dans quels décors il les ferait évoluer…

Ce n’était pas une lettre mensongère, loin de là mais elle n’était pas sans calcul. Il a mis un mois pour me répondre et entretemps, j’ai fait des lectures. Il utilisait toujours des enveloppes blanches doublées de rouge et sans doute un de ces gros stylos phalliques qui lui faisait une écriture penchée.