MORT DE GV

George avait à plusieurs reprises rencontré l'incontournable Gianni Versace. Celui ci l'avait habillé soit pour des concerts soit pour des cérémonies auxquelles il devait assister et il se souvenait d'un homme simple dans son approche mais conscient de son statut et de sa fortune. Il avait aussi parcouru plusieurs de ses livres, mélanges de photos somptueuses, de croquis, de courts récits et d'aphorismes, publiés le plus souvent dans des éditions de luxe soignant le format, la qualité du papier et le rendu des couleurs. Peu de mois avant sa mort, Versace avait fait paraître L'Art d'être soi, un magnifique ouvrage empli d'interrogations, de courtes anecdotes sur son passé et de vues sur l'avenir de sa maison. Mannequins splendides, hommes ou femmes, traversaient ces pages, vêtus en Versace ou nu, dans des noir et blanc soignés ou parés de couleurs inattendues. Il connaissait aussi son Ne Pas Déranger qui se déroulait sur un modèle assez analogue ainsi qu'un livre qu'il avait fait paraître et qui récapitulait tout ce qu'il avait fait pour le théâtre...Ambitieux mais talentueux, arrogant dans ses campagnes de presse, vendant très cher mais offrant des pièces uniques dans des boutiques au décor inégalable, l'homme qui avait pris pour emblème de sa maison la tête de la méduse, une créature mythologique aux yeux révulsés et à la chevelure hérissée de serpents, venait, un an après la guérison de son cancer de l'oreille, de passer dans l'autre monde. Fidèle à l'univers auquel il se référait, Versace devait à cette heure voguer sur un des fleuves des enfers...Celui de l'Antiquité où on pouvait déambuler en côtoyant des créatures plus ou moins bienveillantes...Silhouette parmi les silhouettes, enveloppé probablement d'une toge blanche et d'une cape grise, il attendait...

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Son visage renvoyait avant l'heure à ce monde romain auquel il s'était si souvent référé. Aurait-il été présent à Pompéi quelques jours avant l'éruption du Vésuve, on l'aurait vu marcher à pas rapides près du Forum, soucieux, avant de retourner à son épouse, d'aller lutiner ce beau et langoureux jeune homme qui ne devait pas avoir plus de quinze ans et l'avait aguiché au point qu'il n'y tenait plus...Dommage, ce volcan qui se réveillait soudain leur laisserait sans doute le temps de faire l'amour mais pas l'occasion de fuir...

Que quelqu'un d'aussi perturbé et dangereux que Cunanam ait pu s'approcher d'assez près d'un tel monstre sacré pour le tuer aussi sauvagement avait de quoi révulser. George n'en revenait pas et ses condoléances adressées à sa famille lui parurent bien ternes. Certes, il ne lui arrivait quasiment pas de se promener seul mais cette mort inattendue avait de quoi terrifier. Après tout, John Lennon aussi avait été tué par un déséquilibré alors qu'il sortait de chez lui...