LABOURDETTE

George a retrouvé, le danseur danois qui a su l'aider en Amérique quand tout allait mal. Troublé, il veut le séduire mais la ligne de défese du jeune homme est plutôt solide...

George fut suffoqué. Oui, il dévorait cet Erik des yeux car il se souvenait de leurs étreintes, mais cet à-propos ! Exactement celui d'Anselmo il y a si longtemps au bord de la piscine dans cet hôtel de luxe à Rio. Cette façon de dire que oui, il avait compris et que ces jeux de désir lui donnaient envie de sourire...

Dans l'ascenseur, il se sentit fébrile à côté de ce jeune homme hiératique qui ne souriait pas mais se dérida soudain.

-Oh, c'est joli !

Erik aimait cette suite. La décoration, les fleurs.

-Un autre café ? De l'alcool ?

-De l'eau.

Ils s'assirent.

-Tu sais tout ?

-Non. Ton arrestation, tes concerts, un peu. Ton compagnon. Je sais ce que la presse dit...

George eut l'air agacé.

-Je ne te dis pas « vous ». C'est définitif. Je t'en prie, fais de même.

-Oui...

-L'Amérique. Tout marchait bien mais tu as tout laissé à cause d'une rupture ?

-Je n'ai pas rompu. Il est mort.

-Mort ? Je suis tellement désolé !

-Je l'ai été aussi. Dan était jeune et plein de talents. Je l'ai rencontré très vite et ça a tout de suite collé. On habitait la quartier du Castro où il se passait toujours quelque chose. Lui, il était musicien et moi, danseur classique. L'alliance des extrêmes, vraiment... On était heureux mais il a eu un accident de voiture. Tué sur le coup.

-Très brutal et inattendu...

-Ah, oui et non. Il était vraiment attachant et courageux  mais sa famille de Dan n'aimait pas ce qu'il était. Il venait de l'Utah à l'origine. C'était un saxophoniste qui jouait dans un orchestre ou un autre. Un bon musicien. Il était très gentil avec moi et il m'aimait vraiment mais le fait d'avoir été rejeté comme ça, ça lui était insupportable par moments. Il avait des sautes d'humeur, avait tendance à boire, aimait bien rouler trop vite...Cette nuit-là, il l'a payé de sa vie. J'ai été triste d'autant que pour sa famille qui est arrivée brutalement, je n'étais rien. Ils ont fait irruption dans l'appartement.Des américains comme je n'en connaissais pas. Ils me toisaient. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé avec un album photos, des enregistrements de lui et des pulls qu'il m'avait donnés...Tu sais, je suis né dans une famille aisée où on est tous artistes et plutôt larges d'esprit. Quand Dan a vu mes parents, il n'en est pas revenu. Ma mère allait faire les courses avec lui et quand il jouait du saxophone, elle se mettait au piano! Mon père mettait des paroles de chansons sur ses compositions...

-Tu as eu beaucoup de chagrin ?

-J'en ai eu parce qu'il méritait mieux et que dans un autre contexte, il aurait eu une bonne estime de lui-même. Et puis, il n'avait que trente ans ! Pendant un an, j'ai rêvé de lui. On avait passé pas loin de quatre ans ensemble car je lai rencontré tout de suite, à peine arrivé à San Francisco. Et puis je me suis senti quitte. Sa mort ne me fait plus mal. C'est comme s'il avait retrouvé une sorte d'intégrité...

-Sa mort ne te fait plus mal ?

-Non et ça ne doit pas, je crois.

-Tu sais que pour moi, il a fallu des années.

-Je sais ce que tu as chanté.

-Alors pourquoi ne plus avoir mal ?

-La danse classique est souvent raillée, mal perçue par des gens qui l'estiment élitiste et figée, mais il suffit de danser un certain nombre de rôles pour être traversé par l'amour et la mort. Et ainsi habité, tu ne vois plus les choses de la même façon, peut-être parce que tout est éphémère. La figure que tu viens de composer, le saut, les entrechats, l'arabesque, tout cela a traversé l'espace mais n'est plus. Mais l'instant d'après, tu le recrées... C'est une école de la vie ! Tu voulais être chanteur dès ton plus jeune âge et moi, je voulais danser. La différence est que tu voulais aussi être une star...

-Et toi tu ne veux pas te faire connaître ?

Erik lui lança un sourire adroit. Il avait plus d'un tour dans son sac.

-Si. J'ai commencé George, dans le domaine qui est le mien.

-Ambitieux...

-Mais oui...