conflits INTERIEURS

Kenny,la tête rejetée en arrière, poussa un soupir de lassitude. Sa rencontre lointaine avec George, qui lui avait été si porteuse de bonheur, lui paraissait aujourd'hui délicate. D'emblée, ils seraient amenés à confronter très vite leurs manques et leurs souffrances...

Le petit Kenny que son père avait emmené à la chasse alors qu'il avait cinq ans avait été horrifié par les animaux morts que son père regardait avec satisfaction : lièvres, oiseaux...Et il n'avait pas oublié ce sang et cette brutalité. Plus tard il s'était dit c'est peut-être né de là cette envie de ne pas être un homme comme ils veulent qu'on soit...Je ne voulais pas un Blanc hétéro et doué pour la gâchette, au Texas...Surtout pas ce schéma là. Et j'ai lutté, tellement lutté pour me ranger dans un autre camp. Qu'on ne me reconnaisse pas pour l'un d'eux, jamais ! Jamais ! Et qu'on sache que me situer  là où je suis ne me rend pas malheureux mais fier !

Maintenant, il lui venait à l'esprit que s'il ne vivait pas dans la dualité, George, lui quoi qu'il en dise, s'en était accommodé. Cela remontait à sa vie de famille. Sa grand-mère maternelle était juive mais avait épousé un Gentil. Elle avait élevé ses enfants sans aucune connaissance de leur héritage sémitique. C'était pendant la Seconde Guerre mondiale, et elle pensait que s'ils ne savaient pas que leur mère était juive, ils ne seraient pas en danger, avait déclaré George. Sa mère avait été envoyée à l'école du couvent, effaçant effectivement toute trace de la foi de sa grand-mère. C'était en soi une histoire édifiante...Et c'était sans parler des relations compliquées de Kyriakos avec les membres de sa famille restés à Chypre, des tensions qui existaient entre les parents de Lesley et ce beau parleur qui avait épousé leur fille unique, et de l'attitude qu'avait cette même Lesley vis à vis de tout ce qui était trop grec, que ce fussent les gens, la langue ou les traditions. Il ne fallait pas être trop comme ci ou trop comme ça et surtout, il était déconseillé d'être direct ! Il y avait la vérité et son aménagement...

Lorsque George avait finalement dit à ses parents qu'il était gay, cette situation et cette honnêteté avaient plongé sa famille dans le chaos absolu. Pas à cause de sa sexualité mais à cause de la notion de vérité puisque dans cette famille on ne pouvait pas vraiment se confronter à elle...Si Kenny, s'était senti vite assez fort pour parler et dire que c'était à prendre ou à laisser, George n'avait pas fait de même. L'Américain ne voyait que très peu son père et davantage sa mère qui s'était fait une raison. George, lui, voulait son monde...