bizzarre 2

En pleine dérive, George Michael, que la maladie a frappé, revoit un chorégraphe danois qui lui a inspiré des sentiments. Celui-ci, avec un mélange de douceur et de dureté, le conforte dans l'idée que sa fin est proche...

Sa voix s'étrangla...

-Si tu restais ici avec moi, tu me protégerais de tout cela...

-Non, je te l'ai déjà dit. Ce Libanais te convient mieux. Il a l'air charmant et il est adaptable...

-C'est lui qu'il me faut...

-Oui.

George secoua la tête.

-Mais c'est effrayant, c'est terrible ! Le néant...

-Ce n'est pas le néant. Tu le sais. Tu as vu. Tu verras, tu choisiras en connaissance de cause.

Il savait, en parlant ainsi, que le chanteur accuserait le coup et se fermerait. Mais il ne pensait pas qu'il serait à ce point triste. Il avait des larmes au bord des cils et Erik dut s'arrêter net.

-Alors, c'est ça !

Erik posa ses mains sur ses épaules et rencontra le regard défait de son ami.

-Peut-être.Ne pleure pas, George! Ne pleure pas...

Mais il ne pouvait en être ainsi.

Comment saurait-il que je vais mourir ? Il pourrait en avoir la prescience ?Il sait que les derniers temps seront très durs. Pourquoi devine-il ce que je ne sais pas moi-même. Ce serait ça ? Ce serait terrible...

Il ne pleurait plus. Il se battait.

-Mais qui es-tu, à la fin ?

-Tu m'as dit de venir pour te parler et d'être sincère.

-Et tu le fais, je le vois bien ! Mais quoi ! Tu m’inquiètes, tu me tentes, tu te joues de moi ! Et au fond, tu l'as toujours fait. Ton double jeu ! Ta double vie ! Et te voilà maintenant qui parade au lieu de t'avouer que tu as fui ! Un lien pareil est nécessairement de nature amoureuse. Tu tiens bon depuis quatorze ans ! Long, non, pour quelqu'un qui joue à paraître détaché !

-Tu es cruel. Je parade, je suis détaché...

Erik était décomposé.

-Je peux partir si tu veux. Tu vois, j'ai hésité à venir. Je suis le seul, je crois, à pouvoir te parler ainsi, c'est pourquoi j'ai fait ce voyage. Mais je devinais que ce serait difficile pour toi.  J'aurais du me fier à mon instinct. Ne rien te dire.

Il était pâle et mal à l'aise. George ne l'avait jamais vu ainsi et il regretta amèrement de s'être laissé aller à être mesquin.

-Erik, j'ai été grossier, pardon. Tu m'es cher, si cher...J'admire ce que tu es, ce que tu fais. Tu es si droit...

Je voudrais qu'il me dise maintenant ce que jadis j'avais promis à Anselmo : Il ne t'arrivera rien, rien. Je suis ton garant...Dis-le Erik...Dis moi qu'il ne m'arrivera rien...

-J'ai peur.

-Je sais, George.

-Allons : il ne m'arrivera rien ! Je veux t'entendre me le dire.

Le jeune homme baissait la tête.

-Je ne peux pas.

-Bon, alors dis-moi ce que tu sais...

-Je ne sais rien de précis . Tu es fort encore mais très vulnérable.

C'était trop vague.

-Combien de temps ?

En pleine confusion, Erik restait muet.

-Combien de temps ?

-Pas tellement, on dirait.

bizarre 3

George devint livide. Le chorégraphe se reprit un peu.

-Quand je t'ai vu la première fois, on pouvait te prendre pour un américain et des années durant, j'ai vu l'anglo-saxon en toi. Maintenant, tu es Grec...

-Ah ? Ça change quelque chose ?

-Tout, je crois.

-Dis-moi ça...

-Tu retournes à ce que tu es vraiment je crois, mais c'est bien ; Il faut bien que tu te voies en vérité. Tu as retiré ton masque...

-Les Grecs sont faits pour la tragédie ?

-Oui, George. Mais il n'y a pas de plus beaux personnages que ceux qui les hantent.

Il marqua un silence puis ajouta :

-Je ne suis pas ton garant. J'aimerais pouvoir jouer un autre rôle...Mets les choses en ordre ! Ce sera difficile mais tu y parviendras et quelle paix ensuite quelle paix ! Il y aura le chaos dehors, ils ne comprendront rien mais toi, tu sauras...

-Mets les choses en ordre ?

-Oui, George.

Il avait regardé toutes les vidéos des ballets d'Erik qu'il avait pu trouver et lu tout ce qu'il pouvait sur lui. Une réputation montante, un chorégraphe singulier et profond...Le mouvement de la vie et de la mort dans ses chorégraphies...Il lui en avait parlé et cette fois, il avait senti le contentement du jeune créateur. Tout de même, tu t'es décentré de toi-même, tout de même, tu t'es réellement intéressé à ce que je fais. C'est sans relation avec toi. Très difficile pour toi te te concentrer sur ce qui n'englobe pas une partie même minime de toi-même...Tu t'es approché de l'art de la danse...Un grand tout, n'est-ce pas ! Un creuset merveilleux ! De la lumière et beaucoup d'ombres...Je suis content.

Quand le danseur reprit l'avion, il ne les avait pas prononcées, ces paroles que George attendait tellement mais il en avait prononcé d'autres, fortes et belles.

-Une phrase en danois ?

-Hvidt lys, der er intet at være bange for.

-Et ça veut dire ?

-La Lumière blanche, tu n'as rien à craindre.

Malgré les remous causés par cette visite, George, quand le danseur lui fit un joli signe de main en traversant le jardin et qu'il partit à l'aéroport, se sentit nostalgique.Il avait aimé la présence d'Erik en ces lieux, cette façon adroite qu'il avait de le questionner sur sa maison, son ameublement et sa décoration.Et il avait apprécié son tact légendaire et l'apaisement qu'il lui procurait. Rien sur Kenny et sa chambre réservée. Rien sur Fadi qui avait laissé traîné quelques pulls. Des remarques adroites sur son hygiène de vie et ses manquements. Des silences bien placés. Et cette façon qu'il avait eu de faire chambre à part, stigmatisant la séparation de corps qu'il avait instituée. George se concentra d'abord sur ces souvenirs là avant d'être sidéré par une évidence : le chorégraphe sortait de sa vie avec la même grâce qu'il y était entré :

-Beau chien.

-Un labrador.

-Vous travaillez par ici ?

-Je suis en vacances.

-Étranger ? Votre accent.

-Vous aussi. Accent anglais. Je suis Danois.

-C'est un peu loin de tout ici...

-J'ai une voiture. On me l'a prêtée avec la maison.En échange, je m'occupe du chien. Une copine.

-Je peux vous accompagner ?

Et ce regard bleu sur lui de si longs moments.

-Pas på dig selv !

-Qu'est-ce que ça veut dire ?

-Prends soin de toi.

Mais alors, ils ne se rencontreraient plus  ? Était-ce possible ? Si tant est que nous ayons tous une mission sur cette terre, Erik avait terminé la sienne auprès de lui. Oui ? Non ? Il hésita puis comprit que oui. Il ne reverrait plus le chorégraphe.