Lumière blanche

 

24 décembre. Sa maison avait été décorée, guirlandes, sapin, couronnes. Il avait fait préparer des plats et des gâteaux pour le lendemain et à seize heures, il avait demandé à tout le monde de partir. Un à un, ses employés lui avaient souhaité une belle veillée de Noël puis s'étaient retirés. La prodigalité de George leur était connue et à l'habitude, il leur donnait des présents le 25 pour ceux du moins qui étaient présents. Les autres les recevaient avant de quitter les lieux, le 24. Mais cette année, il en allait autrement. George leur donna tous leurs cadeaux en milieu d'après-midi et aucun d'eux ne posa de question. Avec un employeur tel que monsieur Michael, on ne risquait jamais la bassesse. Connaissant ceux à qui il donnait un emploi, il leur offrait ce qui cadrait avec leurs goûts ; pas le genre à distribuer tout ce qui traînait chez lui, était un peu abîmé ou ne fonctionnait plus très bien, histoire de se débarrasser. Il leur remettait aussi un supplément de salaire et faisait de même au premier janvier. Un employeur souvent plongé dans ses pensées mais poli et toujours courtois...Ces derniers temps, il paraissait vraiment solitaire, ne recevant que très peu et s'enfermant pour lire ou réfléchir. Seul monsieur Fawaz venait régulièrement. Au début, il avait produit un effet bizarre mais il ne fallait pas se fier à ses éclats de rire bruyants, à ses grands gestes et à cette manie qu'il avait de se promener à moitié nu dans la maison. Il n'était vraiment pas méchant. Et justement, comme le personnel se retirait, il arriva.

-Joyeux Noël, monsieur Fawaz.

-Oui, de même, Joyeux Noël.

George était dans sa bibliothèque, assis dans un grand fauteuil. Chemise blanche, veste de blazer, pantalon sombre. Autrefois, Fadi lui aurait trouvé belle allure mais il était évident qu'il avait grossi. Son visage paraissait gonflé et il avait le regard vide. A Paris, lors du concert de Sidaction organisé par Pierre Bergé, il était princier dans son beau costume grenat, une belle croix sculptée autour du cou. Il n'avait qu'à marcher pour regagner sa place pour que Line Renaud, qui présentait la soirée, ou Jean-Paul Gautier soient subjugués ; Mais là...

-Melanie viendra ?

-Non, en fin de compte.

-Ah bon ?

-Demain, elle sera là. Tout est arrangé ainsi.

-Ah d'accord. Elle a quand même du...

-Insisté pour ce soir. Oui mais je préfère ainsi.

-On va rester tous les deux ? Tu avais parlé d'amis...

-Non, je ne sais pas.

-Tu ne sais pas ? Mais j'ai fait toute cette route, moi...

-Dans une belle voiture que je t'ai prêtée...

Deux heures après, George était dans son bain. Fadi qui errait dans la maison trouva ça et là des bouteilles ouvertes dont certaines étaient partiellement bues et une petite boite contenant un cocktail de médicaments.

Un peu de tout.

Et du crack.

Il soupira. Drôle de façon d'aborder la veillée de Noël. Il y a quelques années, George recevait ce soir là et il lui était arrivé de se rendre à la messe de minuit. Il était clair que cette fois là, il n'irait pas. Vers dix-neuf heures, changée et toujours fermé, George dit enfin ce qu'il voulait.

-C'est contradictoire car je t'ai dit de venir mais comme tu le vois, je suis un peu pensif.

-Oui, et...

-Je voudrais rester seul. Ma mère est née un 24 décembre et depuis ce matin, je ne cesse de penser à elle.

-L'année dernière, tu m'as dit ça aussi mais on a vu du monde et c'était très agréable.

-Oui pas cette année. Fadi, il faut que je sois seul.

-Mais c'est que...

-Tu es en mauvais termes avec les Mikhaël et tes amis ne sont pas libres ? Allons, il s'en trouvera bien quelques uns ! Appelle-les...

-Mais un soir comme ça, ils auront déjà fait leurs plans ! Il est un peu tard...Écoute, je prends une chambre éloignée de la tienne.

-Non.

-George mais tu veux que je retourne à Highgate ! Bordel mais tu m'as fait venir ! Et puis tes frangines...

-Elles ne diront rien.

-Ben si ! Elles disent tout le temps. Cette maison est immense et franchement, ce serait mieux que quelqu'un reste avec toi. Je sais comment tu es quand tu fais cette tête là .Tu broies du noir...

-C'est un soir spécial. Je dois être seul.

Mais qu'il était têtu ! Il y a des moments où ça en devenait impossible à gérer...

-Parfait. Joyeux Noël, George.

George baissait les yeux. Impossible de savoir à quoi il pensait. Quelle connerie qu'il n'ait pas davantage surveillé sa santé. Il morflait maintenant à se dire qu'il ne ferait jamais plus de scène et que sa beauté s'en allait, sans parler de son inspiration qui avait l'air de se faire la malle.

-Joyeux Noël, Fadi. J'ai quelque chose pour toi mais ce sera plutôt demain, non ?

-Oui, demain.

Ainsi, il devait partir mais Fadi ne résolvait pas à le faire. Quelque chose ne collait pas. George était vraiment inquiétant.

-Je pourrais dormir dans la Range...

-Dehors ? Avec cette température ?

-Eh bien, dans le garage...

-Tu te sens de faire ça ?

-Oui, oui, ça me va ; J'écouterais un peu de musique et puis, tu me passeras des couvertures et je me mettrai à l'arrière. Un vrai prince...

-Oui, si tu veux. Mange un morceau avant...

Il réussit tout de même à rester avec George jusqu'à vingt et une heures, espérant sans cesse que celui-ci changerait d'avis mais rien n'y fit et, ses couvertures contre lui, il gagna le garage. George qui l'accompagnait lui dit, comme ennuyé soudain de la situation :

-Je ne dors pas très bien, tu le sais, alors plus tard dans la nuit, je descendrai te voir...

-D'accord, George. En tout cas, passe une soirée tranquille et ne fume pas trop de...enfin, tu me suis...

-Oui, je te le promets.

Il s'était installé à l'avant de la Range et regardait cet homme qui, depuis quelques temps, paraissait si épuisé. L'intelligence luisait dans ses yeux, et la bonté.

-Désolé, Fadi.

-Pas de quoi.

-Si, désolé. Et merci, merci de respecter ma demande. Et puis, voici ton cadeau. De quoi me faire pardonner...

Un pull en cachemire. Bonne idée et belle teinte !

-Magnifique, George mais mon cadeau à moi est resté...

-A Londres. Tu me le donneras après.

-Le vieux Grec te dit bonne nuit...

Ce sourire et cette crispation du visage, soudain...Il fallait être fort pour ne pas redescendre aussitôt du véhicule et s'enquérir de cet homme si las et comme tassé sur lui-même.

Heureusement que j'ai une clé, s'il ne revient pas, j'irai voir.Il est vraiment glauque, ce soir...Fadi le regarda s'éloigner et bizarrement, son cœur se serra. Personne n'a mesuré la tristesse de cet homme mais au fond ce n'est pas étonnant. Sans cesse, elle grandit...

Dans la Range, il avait apporté à boire et un dessert. Le garage était si vaste qu'il aurait pu dormir à des endroits divers. Il préféra cependant écouter de la musique et chantonna en même temps puis vers une heure du matin, il s'endormit. Une heure après, il se réveilla en sursaut et sortit dans la cour. Il y avait de la lumière dans la chambre de George...Bon, au moins, il devait être à lire ou à rêver. Ces derniers temps, il avait tenté plusieurs fois de se suicider ; il ne tenait plus tant que cela à la vie. Il avait fallu être plus fort que lui, l'empêcher de se poignarder ou de se taillader les veines..

-Oh la, oh la ! Tu arrêtes ça, George !

-Je veux mourir !

-Tu ne sais pas ce que tu dis.

-Qui es-tu pour m'interdire la mort ?

-Non mais dis ? Je t'aide ? Ne sois pas plus fou que les fous ! Je serai toujours là pour t'empêcher de t'en prendre à ce point à toi-même ! Tu entends ?

-J'entends.

 Putain, ça ne passait pas vite. Il avait le sommeil trop léger. Cette chanson de George que les Anglais avaient plébiscité, Last Christmas ! Ah oui ! La tête qu'avait George à cette époque là ! Son brushing, son fond de teint. Putain de putain ! Et tout le monde qui la reprenait. Cette fête, ce sapin tout con, la neige, ce beau gars éconduit, cette garce bref...Et ce refrain. Last Christmas, Last Chrismas....

Hein ? Ça n'allait pas ! Ça n'allait pas ? Il ne répondait pas sur son portable.

Merde, George !