IMAGE FEMME VERTE

 2.

France

 Des premières semaines « métropolitaines », il n’y a à retenir que le plein soleil, les soirées qui ne finissent pas, les rues étroites de la petite ville orangée, les dîners aux terrasses et les levers matinaux. Tout est différent de l’univers métissé qu’elle a connu et qu’elle quitte difficilement. L’océan indien vu ou entendu chaque jour dans ses bruissements et ses agacements lui manque. Des fenêtres du collège, elle le contemplait de loin et en admirait l’immédiate beauté. Des arbres tropicaux à la floraison imposante et brutale, elle retient la douceur du jacaranda et la violence du flamboyant. Sur le route de corniche qu’elle prenait matin et soir pour se rendre à son travail, elle aimait, en saison, que l’un se couvre de fleurs mauves vite fanées mais gracieuses et l’autre de fleurs rouge sang à l’étonnante délicatesse. Et même quand les premières pluies avaient raison des derniers fleurissements, elle aimait encore ces arbres privés de leur plus accessible beauté. Ils bruissaient pour elle qui en admirait les formes à la fois solides et raffinées. Elle contemplait les branches aux lignes incurvées, si harmonieusement décorées de taches violettes ou rouges et quelquefois, lors d’une promenade sur les hauteurs, elle recueillait des pétales fripés dans ses mains pour les froisser et en respirer l’odeur diffuse, un peu sucrée.

Et il y avait les fruits sur les marchés, les épices aussi et les fleurs, tout ce qui rendait compte de la spécificité de la terre tropicale dans ses excès et ses tourbillonnements. Elle aimait l’ile cosmopolite où poussent la vanille et le vétiver. Là, se croisent les habitants de l’Inde, de l’Afrique et de l’Europe ou leurs descendants. Pas de fureur inutile, quelquefois juste des frictions et des ressentiments et pour le reste une quiétude qui autorise les croisements. Souvent, elle s’est étonnée du peu d’anicroches et de l’harmonie régnante. Ce monde se portait bien malgré des conflits sous- jacents. Et, nonobstant son caractère cosmopolite, il était harmonieux et bienveillant.

Là, elle a été Julia, l’enseignante aux habitudes bien réglées dont la vie est devenue secrètement mouvementée. Sur cette terre volcanique aux reliefs accidentés, elle s’est révélée à elle-même : lisse et ambiguë, sage et sexuelle, retenue et donnée. Certainement différente de ce qu’elle imaginait être. Mais libérée et inventive. Intuitive souvent malgré ses maladresses. Mais déterminée à devenir une femme qu’elle n’avait pas été, libre et féminine, imaginative et curieuse. Respectueuse des hommes aussi. Une gourmande respectueuse à la peau gorgée de soleil, aux seins un peu lourds, aux cheveux très noirs et à l’avenant sourire. Là, elle a vécu deux vies en une. Celle, publique, d’une fonctionnaire policée et respectueuse des règles. Et l’autre, cachée, d’une licencieuse curieuse de rencontres multiples, d’étreintes excitantes et renouvelées, sans parler encore d’autres relations aux dominantes plus sombres sur lesquelles elle ne veut, pour l’instant, pas se pencher. Elle ne le peut. L’île parfumée est maintenant lointaine.