PAS DRole

Elle a retrouvé la métropole, cette terre où elle a longtemps vécu. Des années durant, elle a connu les couleurs fondues du centre de la France, la douceur des châteaux dans les vallées encaissées de petites rivières et l’orgueil de belles constructions sur les rives des fleuves. Les champs de blé, les bois et les bosquets où elle aimait marcher lentement et les villes aussi où les façades blanches se couronnaient du gris de l’ardoise. Plus tard, après l’exotisme d’années passées loin de son pays, elle a découvert le sud-ouest qu’elle aime pour ses couleurs et sa relative nonchalance. Son histoire riche aussi. Et après son séjour dans l’île, elle y revient.

Elle marche dans une ville orangée où elle retrouve les odeurs de l’été méditerranéen, poussière acre, olives noires odorantes posées dans une coupelle près d’un verre de vin blanc qu’elle déguste à une terrasse, thym planté dans le jardin d’une maison de location ou encore délicatesse des effluves du persil frais qu’elle dépose sur des tomates coupées en morceaux ou celle de l’huile d’olive à la fois simple et noble. Et puis, elle regarde. L’église de la petite ville est faite de pierres rugueuses auxquelles la lumière estivale confère des teintes brun-orangé et un aspect granuleux imposant. Elle en aime la beauté simple : petit clocher fin qui ne peut se targuer d’aucune prétention, nef longue et robuste, chevet à la lourdeur presque naïve, tympan frontal aux représentations attendues, les heureux, les damnés et le Christ en gloire, bénissant et attentif. De même, elle apprécie les hôtels particuliers qui ont une harmonie touchante. Ils sont nantis de hautes fenêtres au rez de chaussée et à l’étage noble et d’autres, plus modestes, au niveau des greniers. Ces dernières sont toujours fermées. Malgré la modestie des matériaux utilisés qui ne peuvent rivaliser avec la magnificence toulousaine ou l’apprêt du pays albigeois, ils ont belle allure sauf ceux que la main d’un homme désargenté ou sans goût a transformé en construction hybride et ils sont nombreux. Ainsi, des parties dissemblables coexistent : des ajouts disgracieux l’emportent sur des constructions anciennes, des fenêtres sont murées, du ciment ou des briques remplacent hideusement les matériaux de base. La cohérence disparaît ou recule. Elle s’étonne que des demeures aux proportions calculées, il ne reste que des maisons composites mais belles malgré tout. Elle se dit que la lumière d’août joue son rôle. La vie habite encore ces maisons de privilégiés dont on entre et on sort avec facilité. Nul besoin d’être forcément conscient d’un patrimoine transformé par l’ignorance ou les besoins matériels. Ces maisons là, elle les regarde donc librement car elles s’offrent à la rue. Tout en ne jugeant pas qui les habite, elle s’étonne de leur dégradation. Heureusement, pense- t’elle, il y a les autres : celles que de hauts murs protègent, qui ont une façade hautaine aux proportions parfaites, des fenêtres de belles dimensions ornées de rideaux blancs, des balcons, une porte principale où l’on accède par un escalier et un petit jardin ornementé où sur le gravier court un jeune chien. Elle le sait, le vrai jardin est à l’arrière, pourvoyeur de promenades et de déjeuners sur l’herbe. Elle continue de jour comme de nuit de marcher et parfois, s’arrête pour contempler les hauts murs de ces hôtels cachés. Elle rêve que, derrière les cloisons, règne un ordonnancement de pièces qui chacune ont leurs attributions. Toutes ont des rideaux précieux, des lambris, des parquets et un mobilier qui d’héritage en héritage, a constitué un décor solide quant à l’appartenance à une caste privilégiée et au raffinement. Table noble où l’on dine, guéridon où l’on abandonne une revue, secrétaire et paravent plein de chinoiseries. Et au-delà de l’au-delà, êtres élégants et souvent pervertis qui déambulent dans ces lieux en costumes gris-clair ou robes de soie multicolores. Trahisons ou alliances, elle ne sait, les deux s’entremêlant. Domaine des chimères. Elle ne saura rien. Pendant ces jours où elle découvre la petite ville, il lui arrive d’être déçue. Elle se rabat alors, son imagination n’étant pas consolée, sur des perspectives historiques. Cette construction là au dix septième siècle, au dix huitième, qu’en était-il ? Cette ville qu’elle trouve petite devait l’être plus encore sauf si sa connaissance de l’évolution des bastides lui joue des tours. En tout cas, il se trouvait des notables pour habiter ces maisons de maitres qu’aujourd’hui elle contemple. Que faisaient donc ceux-ci ? Ils devaient gérer leurs terres et surveiller leurs métayers. Quant au commerce, il était l’apanage de ceux qui s’installaient sous la belle halle à l’imposante charpente qui fait le charme de la Grand place. Elle a peine à se représenter leurs origines et leurs activités. Mais la Halle a gardé sa beauté et témoigne des échanges commerciaux qui ont marqué la ville. Elle l’aime autant que les beaux hôtels particuliers.

Elle marche encore et encore. Le ciel bleu et le soleil omniprésent qui magnifient les lieux lui suffisent. Elle monte et descend les rues étroites, photographie une façade ou un pan de murs envahi par le lierre et les fleurs, un chat tigré somnolent sur un bord de fenêtre ou encore la statue de l’homme illustre de la ville : un mathématicien au visage songeur et à l’habit strict du Grand siècle.

Puis, le soir venu, elle regagne un « chez elle » provisoire : la chambre d’hôtel en premier lieu et une location saisonnière, en second. De l’hôtel, elle aime la chambre aux murs clairs, les escaliers ombreux et la terrasse ouverte le soir. Anglais et français s’y côtoient. La nourriture copieuse est, pour elles, dépaysante alors même qu’elles sont dans leur pays. Mais, on mange souvent chinois ou indien dans l’île lointaine. On épice et on parfume. On aime le piment. Il n’en va pas de même ici où les traditions culinaires font la part belle aux volailles et aux légumes. Elles sont curieuses et apprécient. Tout est différent. Tout va le rester, pour un peu de temps car il faut réapprendre le pays natal. Mais cela se fera, sans nul doute. Elle, l’adulte, le croit fermement. Et de fait, sa fille aux grands yeux bruns s’aligne sur elle.

La ville est petite et jolie.

Oui.

Elles y seront bien.

Oui.

Elle y enseignera et sa fille y étudiera.

Oui.

Au loin, bruisse l’océan indien. La vanille exhale sur les marchés sa merveilleuse odeur tandis que des mains expertes vérifient avant l’achat la maturité des caramboles, la fraicheur des mangues ou des litchis en saison ou examinent les curieuses tubercules du gingembre.

Ce n’est pas grave. C’était avant, avant de rentrer que cette réalité était la leur. Maintenant, elles sont en « métropole », dans la « vraie » France. Le décor un peu désuet de l’hôtel le leur répète chaque jour de leur séjour et quand elles changent de lieu, pour vivre dans un logement temporaire tranquille, elles gardent les mêmes impressions. L’été est là, un été qui ne ressemble pas à ceux qu’elles vivaient. Elles dînent sur la terrasse. Tomates en salade, omelette, pain dans une petite corbeille. Les arbres frémissent. Un chat tigré passe. Un avion strie le ciel.

Elles sont rentrées.

C’est bien.

Oui.