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3.

Exactitude de l’erreur

 Son lieu de travail, quand elle le découvre, la déconcerte. Elle ne s’avoue qu’elle le trouve laid. Pourtant, elle le voit d’emblée, mis à part un bâtiment récent aux salles propres, claires et insonorisées, le reste est triste : longs couloirs, vastes salles, hautes fenêtres inutiles et cour pleine de gravillons. Elle songe au collège blanc sur la montagne, à la mer omniprésente et aux arbres à l’ombre bienfaisante. Son cœur se serre. Elle tente de s’accrocher à la vision positive d’un bon retour mais quelques semaines ne se sont pas écoulées qu’elle sait de quoi il retourne : elle a fait un mauvais choix. Elle le sent car elle est intuitive tout comme elle devine qu’elle n’aura d’autre alternative que celui de l’adaptation. Les élèves sont bruyants et bavards, elle les cerne mal tant il lui semble différents. Ils apprennent peu, sont négligents, souvent moqueurs. Elle travaille cependant à refaire ses cours, à lire de nouveaux ouvrages pour adolescents, pensant sans doute qu’elle réussira à s’adapter et qu’ils seront au bout du compte sympathiques et attentifs. C’est un enjeu. Elle s’emploie autant qu’elle peut. C’est doublement difficile car il faut dans le temps où elle découvre un nouveau établissement scolaire, aménager un lieu de vie. Or de l’île parfumée, le bateau est bien arrivé à Marseille, porteurs de son mobilier, de ses livres et des objets qu’elle aime, mais il a pris son temps, et, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, il a dépassé de plusieurs semaines sa date normale d’arrivée. Alors, en même temps qu’elle enseigne, elle installe sa maison. Des cartons, surgissent les marques de sa vie passée. Il faut tout agencer afin que tout signale un nouvel équilibre de vie. Ce cadre à cet endroit. Cette statuette à cet autre. Ce miroir, ce bureau, cette bibliothèque….France cherche les meilleurs emplacements, crayonne des plans sur des feuilles blanches, court acheter une petite table, des rideaux, des objets pour la salle de bain ou encore des ustensiles de cuisine. Courses longues, assez vaines mais nécessaires. 

Un jour, la maison a l’air d’en être une. Les étagères sont pleines des livres d’art et des romans qu’elle aime. Ses livres de cours et ses dossiers de travail sont en bonne place. L’ordinateur fonctionne. Sa fille a une chambre fraîche et lumineuse qu’elle décore elle-même et elles déjeunent et dînent chez elles, en conquérantes, pensant encore que ce septembre si français, si différent de celui des tropiques, n’est qu’une période un peu difficile qui va prendre fin puisqu’elles ont, désormais, une maison, arche réconfortante qu’elles aiment rejoindre. Pour rendre le lieu plus familial, Julia adopte un chat noir aux yeux jaunes. Craintif d’abord, il la suit pas à pas, demandant à être apprivoisé et aimé lui qui a été abandonné. Bientôt, sentant sa bienveillance, il s’enhardit. La nuit, elle sent sa chaleur et son ronronnant contentement. C’est chose faite, ils sont liés. Quand leurs regards se croisent, elle constate qu’il en est aussi content qu’elle et chaque jour grandit un peu plus entre eux le lien de la satisfaction après l’abandon…

Le décor crée, théâtre à venir, elle l’espère de repas pris avec de nouvelles amitiés pour sa fille et elle, lui convient assez. Elle se propose, bien sûr, des modifications qui le rendront plus attrayants : là, un canapé, ici des fauteuils nouveaux et des cadres aussi, des bougies, d’autres miroirs. Des fleurs fraiches car il est important de les voir vivantes surtout des années durant, elle ne les a plus vues. Julia souhaite des tulipes car elle aime leurs couleurs presque suspectes tant elles sont franches et qu’elles s’agencent joliment dans un vase, le mimosa dont la fragilité est émouvante, les gerberas et solitaires altiers, les grands lys blancs dont le cœur, à cause du pistil, se tache vite de jaune. Chacune viendra en saison. Elle s’en réjouit, regrettant néanmoins les orchidées aux multiples sortes qui ont enchanté son séjour dans l’île aux épices. Elle revoit les fleurs somptueuses dont les couleurs l’ont toujours étonnée. Bien sûr, il y en a ici. Elle pourra en acheter. Mais elles n’auront pas la même insolence, car il leur manquera le ciel bleu et pur des soirs de décembre dans les hauts, là où une relative fraicheur les met à l’aise et où elles épanouissent leur beauté. Elle les garde en mémoire, soucieuse d’aimer les fleurs qui apparaissent dans ce pays qu’elle habite de nouveau, au fil des saisons.