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En attendant, elle est contente. Bien sûr, l’inquiétude pointe mais pleine d’espoir et de bon sens, elle, la femme cosmopolite, s’efforce de l’endiguer. Elle n’arrive pas vraiment à enseigner comme on le souhaite dans ce collège. Elle est trop différente, issu d’un monde lointain. Il lui semble que ses efforts, pourtant, ne peuvent être vains. Forcément, elle se fera à ce nouvel univers. Forcément, on verra à quel point elle veut intégrer de nouveaux codes et s’intégrer. Forcément.

L’illusion se heurte au réel et se dissout.

Dans les collèges d’un établissement scolaire à l’étonnante laideur, France prend peu à peu la mesure d’une incompréhensible disgrâce. On la regarde, on la jauge, on la juge. Des élèves qui vivent dans des univers étriqués, des enseignants peut-être et une administration hautaine dont elle ne comprend pas les prérogatives.

Bientôt, on dit du mal d’elle.

Julia, se regarde le soir, dans le miroir de la salle de bain, où elle éponge son corps nu. Tandis que la grande serviette noire aux ornementations bariolées (petit chien errant comme il y avait tant sir les routes, là-bas, case traditionnelle, bière locale dans sa petite bouteille à l’étiquette blanc et rouge, grand soleil inquisiteur et palmier épanoui) glisse sur ses bras, ses jambes, son torse, elle se demande ce qui ne va pas et reste sans réponse. Ses cours sont faits et refaits. Les recherches qu’elle fait pour les consolider lui prennent un temps qu’elle ne regrette pas de leur consacrer. Elle se pense modérée, juste, attentive. Elle essaie d’être humble. D’ailleurs, ce visage que maintenant elle démaquille montre une simplicité et une application sincère. Elle vient d’un autre monde c’est sûr mais elle y arrivera, elle y arrivera. Un coton imbibé de lait démaquillant, France nettoie l’une après l’autre ses paupières qu’ornait un fard gris et ses joues qu’elle avait rehaussées de rose pâle. Puis, elle contemple avec amusement les traces laissées sur le coton : petites marbrures colorées encore tenaces. Elle se rassure et sourit. Elle a des ennuis, c’est évident. Mais elle est rentrée. Alors c’est sûr et il faudra faire avec.

Quand comprend-elle qu’elle a tort et que, quoi qu’elle fasse, elle continuera d’être en faute ? Une administrative en tailleur lui écrit des lettres. On parle d’elles dans son dos, par téléphone. On s’étonne de paroles qu’elle aurait eues, d’une hygiène qu’elle n’a pas. Julia frémit. Rien dans ce qu’elle contemple d’elle dans le miroir chaque soir n’a démontré une quelconque saleté extérieure et quant à l’intérieure, elle a beau chercher, elle ne trouve traces dans sa mémoire de paroles offensives, vulgaires et désobligeantes qu’elle aurait pu proférer. Elle a réagi devant l’indiscipline et l’irrespect, certes, car il lui a semblé légitime de le faire mais elle voit mal en quoi elle a pu être irrespectueuse face à des adolescents qu’elle découvre et dont elle ne connaît pas le milieu de vie, les aléas de l’enfance, les désirs abandonnés et les aspirations persistantes.

Elle, ne voit pas, mais ils voient, eux, les autres.

Ils pointent ce qu’elle a mal fait et fait mal.

Elle ne sait pas bien faire.

Le jour, en robe colorée, comme elle en portait dans l’île aux orchidées, elle se défend car il faut faire face. Elle fait cours, parle, arbitre, temporise mais maintient le cap. Le soir, elle se lave consciencieusement, soigneusement car chaque journée dans cet étrange endroit l’empoussière. Or, la saleté extérieure engendre l’intérieure. Si l’on vous dit que en dehors vous n’êtes pas propre, il faut vite protéger sa peau, son corps, son visage. Peut-être alors, le soir, au creux du lit, dans une pénombre incomplète, le grand chat noir se lovant contre elle, se dira t’elle qu’au moins « dedans » elle est propre. Et elle l’est, il est vrai. Elle le sait d’instinct. Plusieurs jours durant, elle est intacte. A l’aube, quand elle s’éveille, elle palpe ses formes tièdes, caresse son visage et pose sa main à l’endroit de son cœur. Propre a des synonymes, non ? Limpide, diaphane, lisse, intacte, pure. N’est-elle pas limpide ? Si. On peut être mal à l’aise et maladroite et l’être. Elle le sait. Et s’il en est ainsi, alors, ils seront convaincus. Heureuse, France se rendort un peu et somnole. Puis, rassemblant ses affaires, elle va en cours et avant d’atteindre les salles qu’on lui a assignées, traverse de longs couloirs. Elle ouvre la porte, ils entrent. Chaque jour est différent mais chacun lui apporte une oppressante certitude : ils ne se calment pas.

Alors, l’inquiétude passe dans le corps et le cœur de France. Son corps se rétracte moins. Son âme accepte.

Ils ont raison. Pourquoi s’en prendraient-ils à elle ainsi sinon ?

Et puis, elle a été malade avant.

Et puis, des mois durant, elle n’a pas travaillé à cause de l’incertitude, de l’angoisse et de la peur. Peut-être que c’était cela être sale déjà ? Ne pas pouvoir. Sale d’être malade, seule, l’enfant cherchant pourtant des repères. Et en trouvant certains sans elle tandis que d’autres lui manquent.

Là, dans cette petite, si petite ville du sud-ouest, sur cette terre française qu’elle tente de réinvestir, France sent se refermer sur elle un piège inéluctables. Ils ont raison. Elle a tort. Les petits hurleurs peuvent parader dans les couloirs grisâtres, investir en dominants des salles trop ensoleillées et parler dans son dos. De leurs paroles, elle commence à tout comprendre, à croire qu’elle lit sur les lèvres. Différente, impolie, incompréhensible.

Se cabrant encore, elle cherche à parler. Les visages aux traits grossiers se tournent vers elle. Une accalmie se crée, qu’elle pense pouvoir durer. L’administration en tailleur ne la laisse pas dans l’illusion. On la convoque. Elle parle. Elle essaie.

Le soir, elle se lave. Près d’elle, la nuit, le grand chat noir ronronne, heureux et comblé qu’une main s’assure de sa présence et le rassure.

Au fond, en dépit de lui, en dépit d’elle, sa fille moins rieuse mais avenante et soucieuse d’elle, elle est entrée dans les territoires aux limites si bien circonscrites de l’humiliation.

Voilà.

Elle peut se laver soigneusement le corps. C’est inutile. On ne lave pas le cœur.

On le regarde. Il bat, s’arrête, se rétracte, se reprend. Il est atteint.

Il ne reste alors, dans l’intimité, qu’à ouvrir cette porte dérobée que déjà, l’année précédente, elle avait forcée. Une fois qu’on l’a franchie, on est nue dans une pièce et on dépend de celui qui s’y trouvera aussi. Mais, France, dans son île lointaine n’a pas vu que cela était mal. Au contraire…

Alors, de temps en temps d’abord puis fréquemment, elle ouvre son ordinateur. Les souvenirs jaillissent.