BIZZARR

4.

Corps

 

Elle a eu, là-bas, par intermittence d’abord puis de façon constante, une liberté de pensées et de mouvement qu’elle ne retrouve pas ici. Des images variées l’attestent. Elle y sourit, seule ou en compagnie ou elle avance parfois nue dans une chambre ou sur un chemin que la nuit enveloppe. Oui, elle est libre sur ces photos.

Sans doute oublie –t’elle que rien n’a été simple et que cette longue traversée vers les terres du libertinage - terres en fait méconnues d’elle jusqu’alors – a comporté bien des écueils. A commencer par cet homme buté qu’elle a rencontré un jour de septembre, les septembres de là-bas qui ne sentent ni le ternissement de l’été ni la reprise du travail mais le passage vers l’été austral. Avec l’ancien militaire habitué aux voyages et aux pays dangereux, elle a d’abord été contente. Il l’a fait sortir de son repliement en lui parlant, en racontant, en marchant sur la plage auprès d’elle. Habituée à la solitude, elle n’en avait plus vu la monotonie et voilà qu’il la rendait tangible en l’aidant à y échapper. Mais cette liaison radieuse est vite devenue un tourment car, s’il est agréable de dormir auprès d’un homme et de guetter son endormissement, il est difficile d’accepter que celui-ci refuse de vous toucher sous couvert qu’on a un corps trop en demande et qu’une féminité aussi manifestée est pour lui encombrante. Patiente, elle a attendu que l’homme la désire physiquement pensant que l’affection qu’elle lui portait établirait entre eux compréhension et attirance physique. Trois mois ont eu raison de ses illusions. L’homme têtu, l’ancien soldat n’avait que faire de ses seins renflés, de son ventre accueillant, de ses lèvres fardées. Quand il la regardait nue, elle sentait une grande indifférence. Sa féminité d’abord provocante devenait banale. Il la voyait sans la regarder. Un objet dans un décor.

Elle l’a quitté retrouvant une solitude plus difficile à assumer. Un corps jamais caressé pendant des années oublie qu’il peut l’être mais il demande à être contenté si on lui a clairement fait sentir qu’on le frustrait. Cela, elle l’a compris. Inconsciemment d’abord puis de manière délibérée, elle a voulu gagner des territoires où les corps se rencontrent facilement, dans un silence bruissant et tenace et où de rencontres multiples qui laissent épanouis sexuellement.

Elle choisi un moyen simple : passer une annonce. Dans l’île, c’est facile. Parmi les messages lus –et ils étaient nombreux- elle a choisi une belle lettre mettant en scène un rendez-vous sentimental dans un joli lieu : une plage, un hôtel avec varangue.

De quoi, en fait, la venger de l’homme qui n’aime pas les femmes. Cependant, ce n’est pas vers dix-huit heures, quand le soleil décline qu’elle a rejoint l’homme des rendez-vous romantiques. Il n’y avait ni sable fin, ni le bruissement méthodique des vagues de l’océan indien. Non, au terme de quelques courriels, il avait montré son vrai visage. Il voulait qu’elle se rende chez lui, se dénude à l’entrée de sa chambre et l’y rejoigne.

Pourquoi non ?

Julia a accepté, non sans appréhension. De ce qui s’est passé avec lui, elle a retenu une réalité sexuelle inquisitrice. L’homme lui avait menti au départ sur ses intentions, mais aucun reproche ne pouvait lui être fait car il la rendait à son corps, un corps féminin, doux et prêt à l’amour.

Images qu’elle garde. Très érotiques. Peu importe qu’elles soient un peu brouillées puisque uniquement mentales. Une rencontre puis une autre lui ont appris qu’il est bon d’être offerte puis ouverte, sexuellement disponible, odorante, prête quand dans une chambre pleine d’ombre où une salle de séjour un homme excité s’avance. Il est encore meilleur de savoir qu’ils peuvent être plusieurs et, à fortiori, de l’accepter. De cette approche de la rencontre du désir et des corps, elle garde un souvenir heureux où elle s’est sentie lisse et propre, tendue car désireuse de satisfaire, abandonnée car sûre de jouir. Et il n’y avait là qu’un bien-être qui s’étirait et un grand contentement. Leurs cris de plaisir n’en étaient-ils pas le signe ? Bien sûr que oui.

Pourtant, ça ne lui a suffit. Oui, elle s’en souvient : c’est après ces mois de libertinage qu’elle a eu cette curiosité d’autres types de relations. Plus dures et ironiques. Elle ne manquait pas de clairvoyance et savait ce qu’elle avait vécu avec des hommes d’âges divers. Elle avait été heureuse qu’ils ne lui aient jamais manqué de respect. Nulle parole grossière, nul geste malvenu n’avaient terni l’intensité des après-midi où on ne la malmenait pas. Ils étaient à leur plaisir autant qu’au sien. Des ambiances légères en somme puisque la satisfaction sexuelle l’est. Mais le désir tenace de rencontrer des hommes moins faciles était bel et bien là et il fallait bien se demander d’où il pouvait venir. La facilité pouvait en être la cause ? Que son corps ait été manipulé, tourné, retourné, mis en scène pour être un lieu de satisfaction, qu’on lui ait ouvert les cuisses ou qu’on l’ait mise en levrette pour mieux profiter de son abandon, l’avait préparée, sans qu’elle en ait conscience à des relations plus dures. Et même si, elle n’avait vu là qu’une ponctuelle façon de la rendre plus délicieuse à prendre, elle avait rencontré une volonté d’être guidée et subjuguée avant d’être contentée. L’homme vieillissant en était responsable et à lui, elle s’était complètement assujettie. Au fond ses désirs profonds, longtemps refoulés, y trouvaient leurs comptes.

L’homme de la chambre fraîche…

Ce devait être lui…

Tout est resté beau des mois durant, c’est du moins ce que sa mémoire veut retenir, écartant les dernières rencontres où l’harmonie s’est délitée. En effet, l’ardent prestidigitateur a manqué de délicatesse en faisant la part belle à ses propres fantasmes. Qu’il en ait de variés et d’impérieux, elle l’a toujours admis. Après tout, elle les a trouvés à son goût. Mais qu’il les ait fait prévaloir, c’est autre chose  car en les lui imposant, il a fait reculer les siens. Des deux derniers rendez-vous, France n’a retenu que des demandes et des halètements pesants. Elle n’était plus là pour rayonner mais pour satisfaire avant qu’on ne la raccompagne à la porte et lui souhaitant avec négligence un bon retour. De fait, elle a commencé à douter de l’homme qui l’avait si généreusement accueillie au départ. Etait-il assez naïf pour penser qu’elle reviendrait encore et encore, quand il aurait l’envie et accepterait puisqu’il le voulait de coucher avec une femme qui serait prise ensuite par les hommes présents ou de regarder en compagnie de cette même femme deux hommes s’accoupler ? A le lire, elle le pensait. Naïf ou égoïste ? Ou encore effrayé par son âge et désireux de tout vivre encore avant que le libertinage ne lui échappe avec le fléchissement de sa virilité ? Cela faisait trop de questions. Au fond, France ne savait qu’une chose : qu’elle ne voulait pas venir le voir uniquement pour le satisfaire.

Elle a dit non.

Il a insisté variant les tons sans la faire fléchir. Elle préférait le souvenir de ses attentes et de ses contentements et l’image de sa sensualité démultipliée au terme des enlacements.

Mais elle ne s’est pas repliée sur elle-même car le désir la hantait de revivre cette exaltation. Alors, quelques semaines après qu’elle a cessé de rejoindre les jeunes amants de la chambre ombreuse, elle est devenue audacieuse. Des annonces pour rencontrer, elle en a mis en évidence dans les journaux ou sur internet. Rencontrer qui ? Mais un autre guide puisque le premier, s’étant étrangement comporté, ne lui convenait plus.