J HHHHH

 

Quand vient un rendez-vous réel, elle voit son intuition confirmée.

Le jeune homme fin la regarde avec attention, la dédouanant du militaire qui n’aimait pas les femmes mais n’osait pas le dire, de l’homme vieillissant et de ses acolytes et enfin, de ces jeunes hommes rageurs qui l’ont malmenée et frappé, lui donnant des rapports de domination et de soumission, une image dégradée.

En robe noire et ballerines, sans sous-vêtements ni bijoux, Julia pose sur son interlocuteur des yeux mi-rieurs mi-attentifs et lui, tout en se montrant intrusif, garde une réserve polie qui n’a rien d’effrayant. Il l’invite à le suivre. Sur ses gardes, elle accepte au vu de son calme et de son sourire discret. Ils roulent sous la pluie. La peur la prend. Il l’attend. C’est difficile de ne pas entendre la voix méprisante de J. lui disant qu’on ne peut être plus méprisable qu’elle, de ne pas revoir Directif enlevant sa ceinture et la lui passant sur le dos avec douceur avant de la frapper en riant. Toutefois, elle redémarre car au téléphone, il la sermonne, l’enjoignant de prendre une décision. Elle acquiesce. Elle va chez lui et une fois dans son salon, les cheveux mouillés car la pluie tropicale tombe drue, la robe noire collée à son corps marquant nettement les seins aux pointes excitées, les hanches et les fesses, elle se laisse contempler d’abord puis dénuder.

XX regarde un corps qui n’est pas souillé. Elle le sent.

Et, qu’elle soit debout, assise, à quatre pattes ou allongée, il ne changera pas son regard sur elle, la renvoyant à une féminité ronde, douce, provocante en plénitude et pourvoyeuse de bonheur. Bien sûr, elle obéit à des ordres stricts, bien sûr, elle sait se taire puis répondre à des questions simples en employant des réponses stéréotypées. Elle sait embrasser les pieds de celui qu’elle appelle « Monsieur », masser et lécher son sexe, écarter ses fesses pour lécher encore, le laver et se faire laver. Elle sait aussi stimuler et provoquer un orgasme, se faire prendre quand il le souhaite, se mettre à quatre pattes dans la baignoire et le laisser uriner sur elle. Elle se promène, lui, la tenant en laisse et tirant doucement sur le collier. Il l’habille et la dénude. Il l’embrasse mais jamais sur la bouche. Il pose sur ses reins une main ferme qui la fait se cambrer et entre ses cuisses une autre qui la fait s’écarter davantage.

D’elle, il sait beaucoup.

Les mois avec XX lui apparaissent comme mystérieux. L’un et l’autre restent insatiables. De lui, elle admire l’inventivité respectueuse, l’élégance dans le choix des lieux, la crudité du vocabulaire et le tact qui consiste à laisser l’autre se reprendre quand tout va trop vire. D’elle, il aime l’audace tempérée de timidité, la sensualité vite libérée, l’intuition que le moment est juste pour uriner, se cambrer, attendre toute ouverte et frémissante que le doigté qu’il a entrepris soit assez profond, le respect qu’elle a aussi, lui embrassant les mains ou attendant à genoux, yeux baissés, qu’il se dise content.

Il est « Monsieur ». Elle est « Nina ».

Elle connaît peu à peu sa peau. Il sait comment caresser ses cheveux.

La soumission entre eux est peu tangible, silencieuse sans être mutique. Jamais elle ne se laisse à d’autres gestes qu’auraient des amants comme poser sa tête sur une épaule ou tenir une main. Jamais, il ne l’enlace. A la fin des séances, il lui adresse un bonsoir hiératique auquel elle répond, yeux baissés, avec cette douceur polie qu’avec lui elle adopte.

XX la laisse à elle-même : humide, suintante, contente d’avoir été fessée, les doigts odorants des caresses et des enfoncements qu’elle a faits, à la fois lasse et exaltée.

Elle lui envoie des textes, souvent des compte- rendus.

Elle s’abstient de jouir puis se caresse et gémit, puisqu’il le demande.

Il envoie des photos où elle se reconnait difficilement sans doute car il lui est difficile d’admettre qu’une femme mature peut rencontrer si facilement le plaisir d’être contrainte. Contrainte d’adopter des postures, de les tenir et d’être prise en photo. Sans compter que tout a une signification et qu’il est bon de nommer un à un le sens de ce qu’on vit. Debout car, agenouillé car, allongé car…

Julia s’en voudrait de ne pas répondre. Elle est en apprentissage. Alors, bravement, elle écrit et commente, obéit dans les jeux poursuivis et se tait quand il le faut.
Elle aime que le jeune homme soit si prudent, ne communique que très peu, la surprenne toujours quand il la convoque. Elle aime avoir si peur de le décevoir.

La route, les hôtels où elle attend, les rendez-vous nocturnes, la nudité sous une robe ou un imperméable, le collier, les yeux bruns de XX. La peau lisse de son torse. Son sexe érigé. Ses mains sûres qui la font se tourner, se coucher sur le capot d’une voiture avant de relever sa jupe. Les caresses qui précédent la pénétration qui fait gémir. Les consignes qu’il donne. Bien s’offrir, bien s’ouvrir.

L’agenouillement qui suit toujours.

Les nuits tropicales. Les retours à l’hôtel. La douche fraiche avant de dormir, même si XX. L’a lavée avant de lui dire au-revoir.

Et puis soudain, quand elle dit qu’elle part, le changement qu’il a. Rien de violent ou d’ostentatoire, non mais un changement. Il devient attentif sans se départir de cette sécheresse un peu négligente dont il a toujours fait preuve. Il s’inquiète des lieux provisoires où elle va vivre, de sa facilité à s’y installer et des besoins qu’elle pourrait avoir. Elle le rassure. Le premier logement dans les hauteurs de la capitale est rassurant et le second, plus précaire, présente un confort suffisant. Et puis, il dispose d’un petit jardin tropical et d’une vue sur l’Océan indien et, elle ne peut le nier, se lever le matin, et poser sur la table de la terrasse un bol de café noir est merveilleux si tant est que tournant la tête vers l’horizon, on puisse contempler le mouvement de la mer. Elle est là bien à l’aise, avec sa fille.

XX toutefois écrit souvent et vient la voir.

Il lui passe le collier autour de cou et doucement elle marche nue dans le jardin et la maison avant qu’il ne la pénètre.

Il n’existe plus rien des rencontres lapidaires avec les amants de la chambre fraiche et leur ordonnateur. Quant aux jeunes hommes qui ont tant crié contre elle, elle les trouve pathétiques, leurs grimaces ne leur faisant pas honneur.

Il reste XX.

Le silencieux jeune homme qui sait dire au revoir quand l’avion lui fait quitter la belle île pour Paris puis bonjour quand, arrivée avec sa fille dans le sud-ouest, elle tente de s’installer.
Tout septembre, il l’accompagne patiemment. Le temps radieux, la distance géographique et psychologique la rendent plus oublieuse que lui qui veille sur elle, comme un protecteur. Elle ne sait rien encore de cela car il le lui dira plus tard. Elle pense bien sûr qu’il a été un guide précieux, bien meilleur « guide » et « mentor » dans les jeux érotiques que les deux premiers prétendants au titre, qu’en outre, il l’a protégée d’une fragilité qu’elle ne mesurait pas toujours en elle et que par cela même, il l’a aidée. Mais, prise dans une adaptation difficile dans un pays qui est le sien mais dont elle a oublié, après ces années dans l’hémisphère sud, l’intrinsèque dureté, elle satisfait sottement ou parce qu’elle a peur de cette vie nouvelle, des appétits immédiats qui la font s’exhiber et s’afficher sur des sites spécialisés. Elle ne dit rien de cela au jeune homme silencieux, rien de ses déshabillages, de ses seins qu’elle présente, des postures qu’elle prend. A la dureté du retour, ces moments, du moins le croit-elle, opposent une bénéfique parenthèse. On l’y observe nue ou presque. On la conseille, on l’encourage. France est contente de se donner ainsi et d’être mouillée à l’entrejambe car on la regarde. Au fond, elle y trouve son compte.

Loin, XX, auquel elle ne dit que peu de choses de ce qu’elle vit, continue de l’écouter et de la rassurer.

Mais ça ne suffit plus.

La ville petite aux rues étroites. Le collège vétuste aux salles bruyantes et aux couloirs à l’inutile longueur, les cours pleines de graviers. Les élèves turbulents qui la regardent à la dérobée, sourient avant de faire entre eux des plaisanteries railleuses. Tout cela est trop lourd.

Au dehors, enseignante lisse, elle tente d’imposer une image.

Chez elle, face à l’écran, elle s’allonge et s’exhibe. Qui peut la penser propre ?

XX parle. Elle lui manque. Il laisse journellement des messages.

Julia oublie de se regarder dans un miroir.

Un jour, elle le sait. Elle a dû emménager en commençant à faire cours et s’occuper de mettre en place un logement décent. Elle a peu d’habits de mi-saison et d’hiver. Là-bas, on n’en portait pas. Elle a sans doute été oublieuse des usages de ce lieu de vie et trop encline à se réfugier dans ses fantasmes.

Il existe d’elle, ici, une mauvaise image. Celle d’une enseignante négligente, ne serait-ce que par le soin qu’elle apporte à son hygiène.

Julia, en larmes, ne sait que penser tandis que bienveillant XX. Continue de lui parler. Sur les photos qu’il lui fait parvenir, Julia-Nina est fraîche.

Le soir, le remerciant, elle contemple ces reflets d’elle.

En effet, avec lui, elle est lisse.