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Chapitre 6.

Accoutumances

 

 Le samedi matin, on fait le marché. C’est d’usage. Alors, elle s’y rend scrupuleusement puisqu’il faut bien redécouvrir le terroir et ses produits. Beaucoup d’anglais sont là et cela la ravit car ils parlent un français presque parfait. Elle qui est native, mais pas de cet endroit, se sent au moins, plus à sa place. Elle est dans son pays. Dans son petit panier de courses, s’entassent les salades, les magrets, les fleurs qu’elle n’achetait jamais là-bas. Chez elle, elle cuisine. Le grand chat aux yeux noirs tourne autour d’elle et se frotte à ses chevilles tandis qu’elle fait mijoter des morceaux de bœufs avec des légumes et qu’elle épluche des pommes pour en faire une compote.

Faire la cuisine, se promener dans le village, prendre des photos, Julia pense qu’il y a là un moyen de s’insérer. Peut-être après tout, n’est-ce pas si difficile, malgré des débuts houleux…

A XX, qui se préoccupe d’elle, elle dit que peu à peu, elle s’habitue. A l’évidence, il n’est pas dupe mais l’encourage à chercher un guide attentif. Lui est désormais loin d’elle. Vivant désormais dans un grand pays, elle trouvera sans doute celui qu’il lui faut. Le lisant, elle le croit. Pourquoi est-elle si pressée de trouver ce guide par lui suggéré ? L’atmosphère ambiante, déliquescente, l’y pousse- t’elle ? Toujours est-il que Julia, tout en continuant, quand elle ne travaille pas et est seule, à s’exhiber sur internet reçoit non sans contentement les sollicitations d’un homme d’expérience. Elle a pu, sur le salon spécialisé où elle se rend parfois, en observer le visage fermé et hautain. Cet homme se dit ambiguë. En effet, il mène une vie rangée où des valeurs sont bien en place : une bonne position sociale, une famille composée d’enfants et de petits enfants, de nombreuses lectures. Mais parallèlement, il peut être dur avec une femme qui le demande car elle est consciente du travail qui doit être fait en elle.

La ville petite bruisse d’impolitesses, le travail est difficile à gérer, les amis sont loin. La famille aussi. Toujours sur la brèche, elle qui se sent en difficulté, voit apparaître sur l’écran le visage d’un homme dur, aux regards lourds de sens. D’elle, il veut non un mais des acquiescements. Tout d’abord, celui-de sa nudité de corps, ensuite celui de son âme. Car tout en elle doit abdiquer. Tout en elle doit obéir.

Julia voit bien qu’elle poursuit, depuis plusieurs mois, une trajectoire dont les enjeux lui échappent. L’ancien militaire qui détestait les corps féminins a laissé place à leurs naïfs adorateurs et ces derniers à de jeunes inquisiteurs. Ainsi, elle a été préparée au plaisir et à l’obéissance. Mais ce qu’elle rencontre avec ce maitre virtuel au pseudonyme éloquent dépasse en brutalité ce à quoi elle s’attendait car il ne s’agit pas seulement de s’exposer nue aux regards de cet homme mais il faut encore accepter de s’entraver soi-même, d’attendre qu’il émette un jugement sur ce qu’elle a fait, accepte de recommencer si celui-ci est négatif et s’efforce de sourire si, par aubaine, il se dit satisfait.

De plus, il lui faut admettre que le plaisir se paie. Elle se caresse face à la caméra, elle geint : c’est bien. Elle jouit : c’est déjà limite. Elle doit comprendre et il le lui martèle qu’on ne jouit pas impunément et si on le fait, on doit être punie. Quelle punition peut –être supérieure au fait de frapper l’endroit même qui génère la satisfaction sexuelle ?