PORT 4

L’homme lointain n’est certes pas à même de lui demander d’utiliser des objets punitifs exigeant qu’on soit deux mais il est à même d’exiger qu’elle se frappe avec un objet simple et si possible trivial. Alors, puisqu’il le lui suggère, elle se munit d’une spatule. Il impose une position et un nombre de coups. Quand elle les a atteints, il lui demande de revenir au plaisir. Julia obéit à cet homme vieillissant qui semble tout savoir et depuis fort longtemps de la domination et de la soumission, pensant sans doute qu’il sait régir un corps aux formes abondantes, une sensibilité exacerbée et un mental que hantent de violentes images érotiques. Alors, elle frappe. Ses chairs rougissent. Elle crie, se reprend, recommence. Quand ses grandes lèvres montrent à l’évidence que les coups ont été forts, quand ce qui est intime dans sa fente douce et humide souffre aussi, alors, elle remplace la spatule méprisable par un doigt ou un objet délicat à la forme oblongue et lentement, elle atteint cet espace unique et si intemporel de l’orgasme. Renversée, secouée de spasmes, elle geint comme jamais elle ne l’a fait avec Maître et Directif. A leurs visages se substituent celui de l’inquisiteur qui prend possession d’elle. Il emplit sa mémoire et France s’abandonne. Dans ces moments-là, elle ne pense plus aux rencontres avec XX, préférant laisser dans l’ombre, le visage fin à l’expression patiente du seul vrai dominateur qu’elle a pu rencontrer. Elle ne souhaiterait pas que les yeux brun foncé du jeune homme se posent sur un spectacle aussi pénible. Car, pour l’avoir guidée, promenée, fessée mais aussi douchée, épongée, embrassée, il saurait qu’elle se trompe et le lui dirait dans cette langue lapidaire qu’il a toujours eue qu’elle aurait dû savoir, pour avoir fait par innocence de mauvais choix, qu’il n’était pas nécessaire que, mieux avertie, elle en fasse de nouveau un aussi litigieux. Or, elle a fait pire en virtuel qu’elle ne l’avait fait en réel. Maitre J. l’a à peine effleurée. Du violent Directif, elle a vite eu raison en s’absentant de manière concrète avant de se rendre injoignable. Alors, que doit-elle faire de cet homme qu’elle ne verra jamais et qui se pose en démiurge. Doit-elle continuer, quand il le souhaite, de faire alterner coups et réconfort ? Doit-elle dire qu’en tant que soumise, elle se doit d’être heureuse. Encore que le terme « soumise » est de trop car elle est « en approbation ». Qui va approuver, quand, comment, elle ne sait pas. Elle le lui demande et il élude.

Ecran ouvert et fermé.

Jouissance violente puis suspendue.

Coups.

Il lui vient à l’idée que cela est dérisoire et qu’elle trouve là un pâle reflet de ce qu’elle a vécu là-bas, dans la belle île. L’inquisiteur punit en elle une inclination à la chair et à la facilité, lui apprend qu’on libère le plaisir avec assentiment et qu’on l’empêche d’exister sinon. En somme qu’elle n’est pas libre.

Images dérisoires de lui et d’elle.

Pauvres rendez-vous.

Un jour, elle résiste et jouit quand même, se masturbant. Il se rebelle et exige des excuses. Elle refuse. Il lui dit se frapper l’entrejambes en signe de regret. Encore prisonnière du visage hautain qu’il affiche à l’écran et de son regard d’oiseau de proie, elle accepte. Il demande dix coups avant les excuses qu’il estime nécessaires. Julia, allongée, jambes écartées, frappe et frappe encore cette douce partie d’elle-même et s’arrête parfois, serrant les lèvres. Quand elle se redresse, les joues rosies, il est aux aguets. Elle demande pardon où se frappe encore.

Elle ne dit rien.

Elle se punit.

Il fait beau. On est en septembre. Elle regarde au plafond de la petite chambre blanche au lit enfantin des étoiles de lumière que le soleil inscrit et sourit de les voir tandis que son bras, pris d’un mouvement régulier, fait monter et s’abattre l’innocent objet de bois qui attendrit et blesse les chairs tendres de son intimité. Le nouveau compte atteint, elle se redresse. La question réitérée reçoit la même réponse. Elle dit non encore et encore.

Au bout du compte, épuisée, elle fond en larmes, tout son corps étant rétracté et secoué.

Quand elle se redresse, l’homme-inquisiteur la regarde, surpris et décontenancé. Une telle tristesse ne sied pas à leurs rencontres. Lui-même en est surpris. Il la laisse se calmer et lui reparlera. Du reste, ils se rencontrent sur un site spécialisé. La voyant apparaître sur le petit écran individuel, il saura si oui ou non elle est en probation. La réponse, Julia la connaît mais cela ne l’empêche pas d’être suffoquée, quand, au jour dit, il se montre soucieux de présenter à toute l’assemblée présente, une femme qui n’est pas elle, robe noire, ample décolleté, visage dérobé sauf un sourire radieux que magnifie une lumière dorée. Ainsi, elle, la belle inconnue masquée et elle, Julia qui jamais n’a dérobé son visage se trouvent en concurrence. D’emblée, elle sait qu’elle perd un étrange privilège auprès d’une femme qui veut se l’approprier.

Des orages immobiles, elle ne sait rien et, si tant est que ceux-ci soient métaphoriques, elle peut comprendre que l’homme-inquisiteur et sa nouvelle captive viennent d’en déclencher un sur cette petite salle d’un site spécialisé où se multiplient les vents aigrelets de la jalousie et ceux, vipérins, du mépris sous- jacent. En effet tout se passe dans le mutisme et l’immobilité. La femme masquée est élue. Elle, France, qui a le visage et le sourire offerts, ne l’est pas.

A la nouvelle reine reviendra le droit de choisir les jeux où elle veut figurer. Julia ne sait si les mêmes commandements de coups quant au plaisir et de plaisir autorisé par les coups lui seront appliqués et cela ne la regarde plus. Elle regarde les visages qui s’alignent, hommes, femmes présentant bien, beaux sourires apprêtés, maquillage ravissant pour les dames. Tous encensent l’Elue.

Elle s’en va.

De loin, XX ne trouve rien de grave à cela.

Sa position n’est pas facile. Mais elle n’est pas sans discernement. Cet homme là n’était rien de bien pour elle. Il lui suffit de la lire pour le comprendre. Qu’elle laisse le temps passer et elle trouvera qui est plus avisé. Et, en attendant qu’elle ait un autre « Maitre », lui si lointain qu’il est, veillera sur elle.

Nantie de son protecteur invisible, Julia laisse les jours succéder aux nuits. La vie s’écoule sans grand plaisir dans une petite ville aux agréments limités. Mais le jeune homme silencieux, par sa ténacité et sa vigilance ne la laisse pas seule.

Quand le soir vient, il est bon de se le rappeler.

Les allées et venues sur le site qu’elle affectionne en deviennent moins douloureuses. Elle s’exhibe beaucoup moins, montre juste son visage lisse et doux, écoute attend
Et comprend.

L’esprit de décision ne l’a jamais quitté.

Elle a pu être malmenée et vaincue mais pas réduite à rien.

Et en ce sens, XX, qui la pousse à espérer, a compris de quoi elle était faite.

De chaleur, de sang, d’attente, d’obéissance, de contentement, de larmes, de sourires.

Quête de plaisir et de jouissance en elle.

Quête de guidance.

Recherche de l’autre.

Parcourant les rues de la petite ville, enseignant, s’appliquant, Julia existe.

Et toujours ludique, elle répond aux messages que le site lui envoie, du moins en sélectionne-t’ elle certains.

Quand lit-elle le courriel d’A. ?

Elle n’en plus souvenance.

Le texte, bref et clair. L’ayant vu, elle le trouve sans malice et répond. Il demande à lui parler, elle le veut bien. C’est pour elle juste un divertissement, et, elle le suppose, il en est de même pour lui. En effet, l’homme lointain et réservé – il est suisse- la questionne sans jamais être insistant et la rend joueuse et joyeuse.

Elle aime que tel un elfe, il fasse des va et vient légers qui ne supposent pas qu’on y prenne vraiment garde. Elle voudrait qu’il ne sache pas qu’elle est à terre et souriant à un visage encore inconnu, elle s’amuse à être drôle. L’elfe, bientôt, joue moins bien son rôle. Elle s’attendait à quelques dialogues sans suite qui lui laisseraient de bons souvenirs. Mais, il n’en va pas ainsi. Il insiste, parle, relance une conversation que, de nouveau, elle nourrit. Sa retenue naturelle est rassurante, son insistance flatteuse et il agit sans flagornerie : jamais de propos insidieux ou malsains.

De ses buts, Julia ignore tout.

Mais, son assise professionnelle étant de moins en moins assurée, sa solitude augmentant, XX loin d’elle malgré sa bienveillance, elle accepte qu’A. Lui parle car, ignorant toutes ces turbulences, il est attentif et mesuré.

Et si, dans sa vie, il lui a bien manqué une dimension, ces derniers mois, c’est bien celle de la mesure.

En face de lui et par écrans interposés, elle ne livre pas son visage à peine fardé aux grands yeux marron comme elle si souvent elle l’a fait. Attentive, elle guette l’inévitable demande. Mais il ne la formule pas…

Il la salue. Elle le sent souriant.

Elle sourit aussi. Mais il ne la voit pas. Un jour, elle acceptera de voir son visage, lui, ayant déjà contemplé le sien.

Les images s’animeront.

L’elfe a des cheveux blond foncé et des yeux clairs.

Elle le saura plus tard.