Portrait-Dessin-Jeune-Femme

Julia est stupéfaite. Son interlocuteur veut donc souligner sa différence. Là où tout le monde s’octroie une identité factice souvent lourde de fantasmes prêts à être avoués, il a choisi la dérision. L’électroménager contre Sade et ses visions plus effrayantes que voluptueuses ! Allons bon. La voilà, elle, avec l’auteur des « Illuminations » et lui avec sa référence terre à terre. Sont-ils faits pour se parler ? Est-ce un quiproquo de plus ?

Nonchalant, il dit que non. Si elle est déçue de son nom d’emprunt, elle doit savoir qu’à tout prendre, il n’en est guère friand. Elle se montre surprise. Comment doit-elle l’appeler maintenant qu’il lui a fait cet aveu ? Loin de se laisser déstabiliser, il demande qu’elle utilise son prénom. Il s’appelle Philippe. Alors, qu’elle soit simple.

Un peu déstabilisée, elle acquiesce. Philippe ? Pourquoi pas ? C’est un prénom classique qui ne lui déplaît pas. Ce serait bien d’autant qu’elle-même préfère « France » à cette « Irène » derrière laquelle elle se cache d’abord quand elle dialogue. Il se montre satisfait qu’elle ait compris et passe lui-même de son nom d’emprunt à celui qu’elle lui a révélé. Julia. Il dit même « douce Julia ». Mise en confiance, elle s’aperçoit vite qu’elle ne respecte pas sa demande. « Arthur » reste de mise. Sur ce site, l’habitude des pseudonymes est vite prise car elle amuse et dédouane puisque rien n’est vrai. On joue sur l’imaginaire, chaque nom devant provoquer un émerveillement ou une interrogation prolongée, le tout d’en le but d’exciter sexuellement en somme. Dans ce genre de jeu, on provoque l’autre. Avant même d’arriver sur internet, quand elle dialoguait seule avec ces étranges « Maîtres » qu’elle souhaitait rencontrer, elle avait compris cela. Une identité euphorisante répondant à d’autres, plus inquiétantes.

N’a-t-elle pas choisi « Irène » ?

Au départ, elle s’est orientée vers la femme de paix. L’étymologie du prénom l’atteste. Jolie référence grecque. Celle qui contemple, apaise, guérit. Celle qui pacifie.

Puis, elle a pensé « Irène » autrement car c’était le prénom d’une romancière talentueuse que le hasard ou le destin avaient placé en France dans l’entre deux-guerres. Celle-là n’était pas une déité mais une vraie femme avait connu le sort qui frappait, qu’on le veuille ou non, tout individu portant l’étoile infamante. Juive. Russe d’origine et parlant un français merveilleux, l’écrivant aussi. Mais juive. Sachant que toute intellectuelle et bon écrivain qu’elle ait pu être, elle ne pouvait qu’avoir des démêlés avec ce qu’on appelle la police et la justice avant d’être sacrifiée par les exigences de sa terre d’accueil. L’époque le voulant ainsi.

En somme, la Paix, la Justice.

Puis, l’injustice.

Mais cela ne pouvait convenir à son évolution et son nouveau statut. Aussi a-t-elle, une fois qu’elle a rencontré le site spécialisé, donné à ce prénom une nouvelle orientation.

Elle est donc devenue la pourvoyeuse de plaisir qui aurait pu figurer dans une chanson des années cinquante : une rengaine nostalgique, un refrain simple à retenir et derrière les paroles l’histoire d’une femme mature qui donne son corps à qui sait guider celle qui est seule, quittée, frustrée. Sauf si une autre version, qui aurait pu aussi être une chanson, n’avait fait d’elle une épouse délaissée. Dans tous les cas, une femme dont le corps lui échappe car il veut être contenté. Contenté mais domestiqué. Et donc corrigé…

Un appel à la légalité propre au site, en somme : observation, sélection, questionnement, dressage.

Elle le sait. « Irène » c’est un appel à la convoitise, à la rencontre, aux rendez-vous seraient-ils virtuels. Un corps qui n’est pas bien propre car il a été souvent bien servi. Une parole hésitante. Une politesse envers ces « Maîtres » qui cachent toute trace de leur identité.

Elle sait.

Elle a vécu et peiné déjà.

Pour les contacts divers, elle garde « Irène » car elle donne à ce pseudonyme sa valeur première : l’apaisante.

Pour lui, l’homme qui apparaît, elle devient « Julia ».

Un peu émue, elle se dit qu’après tout…

Lui, est content. Elle est douce. Elle vit en France. Le compte y est.

Alors, les soirs se succèdent. Blottie dans ses draps tièdes, elle ouvre l’ordinateur et Elle dit « bonsoir » car ça de fait. Il répond. Ils se parlent. Les images d’eux-mêmes qui se forment et apparaissent sont d’emblée mentales. Il ne demande rien. Elle préfère cela, désireuse d’esquiver. Comme ça, c’est bien. Chacun dans l’ombre.

Puis, un soir, la timidité s’en va. Peut-être cela vient-il de l’obstination tranquille dont il fait preuve et de sa réserve polie. Elle ne sait. Toujours est-il qu’elle accède à son désir de voir son visage. Sur l’écran, elle apparaît. Elle est là, oui.

Indécise, elle se demande ce qu’il observe, lui qui se dérobe à sa vue : des cheveux noirs encadrant un ovale imparfait, des sourcils épais, des yeux petits ? Elle sait ses lèvres minces et la courbe maladroite de son nez En chandail noir, à demi cachée par les draps et les couvertures, elle sourit légèrement. Est-il conscient de cela ? Que pense-t-il secrètement de la structure de son visage, de sa chevelure qui coule sur sa nuque et de l’arrondi de ses épaules ? Aime –t’il l’intensité de son regard ?

L’homme attend à peine. Aux compliments qu’il lui adresse, elle devine qu’il est satisfait. Elle est belle, elle sourit joliment, elle a de l’esprit. Et tout cela, il le sait. Ne parlent-ils pas depuis un moment ?

Étonnée d’abord, elle comprend vite qu’il a vu de son visage un harmonieux assemblage et non le découpage hostile qu’elle peut en faire. Alors, mise en confiance, elle s’alanguit, sourit davantage et s’interroge. Qu’en est-il du sien ? Le montrera t’il, lui qui jusqu’alors ne montrait de sa vie que le petit avion jaune et noir qu’il pilote quand il se rend à son club d’aéronautique ou cette gentille voiture rouge dont les italiens raffolaient dans les années soixante ? Un instant, France est dans l’expectative. Il fera ou ne fera pas.

Déjouant ses craintes, l’obstiné homme lointain se montre. Le visage est fin, équilibré. France note la vivacité du regard et la tension qui l’accompagne. L’observateur est observé et s’en amuse.

Elle aime tout. La pose sage, l’attention. Elle aime la couleur claire des cheveux, si loin de ses ascendances et ce qu’elle devine du corps, fin et nerveux. Elle aime les vêtements bleu-marine.

Elle dit « Philippe ».

Il apprécie.

Précautionneuse, attentive, elle ouvre grands ses yeux bruns.

Maintenant, ils savent qui ils sont. Si tant est que le jeu soit maintenu.

Car il l’est ?

Elle hésite sur ce point puis cède. Pour lui, elle ne sait rien.

Mais pour elle, c’est sûr, maintenant : les portes se sont ouvertes.

Il la regarde. Il la regarde « elle » au-delà du masque des « Irène ».

Elle est éblouie et inquiète.

Le sentant, XX qui était plus distant, la contacte avec insistance. Obéissante, elle lui répond. Elle va bien. Elle dialogue. Non, rien d’important.

Le soir vient. Un nouveau soir. Ils se parlent. Il veut la voir. Son visage à elle change et vite.

Une attente et un bonheur. Une anxiété.

Les portes s’ouvriraient-elles sur des perspectives nouvelles : une relation qu’elle n’a pas encore vécu éloignée des rituels, des barrières liées aux interdictions, des plages de liberté aussitôt limitée par l’intervention du dominant qui veut s’assurer du pouvoir qu’il a sur elle ? Si c’est le cas, alors, c’est important et inattendu. Sans savoir vers quoi elle se dirige, France rencontre le regard clair de l’homme lointain et accepte sin sourire. Quelque chose l’avertit qu’elle change lentement.

Toutefois, nouvellement arrivée, elle reste encore très liée à XX et c’est lui qu’elle se tourne pour évoquer des dialogues fréquents qu’elle a avec un nouvel interlocuteur. D’abord indifférent, le jeune homme autoritaire se montre vite curieux. Il scrute Julia et derrière elle, Nina. Les réponses qu’il reçoit semblent lui suffire. Des milliers de kilomètres l’éloignent de sa soumise mais celle-ci garde à son égard une politesse et un respect exemplaires. Donc, rien d’important ne se passe.

Pleine d’ambivalence, elle pense souvent que c’est vrai tout en espérant que toutefois, l’homme différent confirme son intuition grandissante.

Et il semble qu’il soit prêt à le faire.

Cela, elle ne le dit pas à XX.