FEMME YEUX BLEUS

Pourtant, elle ne peut le nier, ni les guides virtuels ni les amants concrets n’ont pour elle l’importance grandissante de son interlocuteur suisse que rien ne semble lasser. Soucieuse d’être droite, Julia dit les autres dialogues et les « vraies » rencontres sans qu’il semble en prendre ombrage. Elle a une vie propre, des désirs et des fantasmes et elle les assume. Quant à lui, il n’a jamais nié qu’il était engagé. Il lui semblerait malvenu de jouer les inquisiteurs. Elle reçoit ce qu’il dit avec une surprise d’autant plus grandissante qu’il n’exige d’elle que fort peu. Le jour, il donne quelques directives de temps en temps : ne pas avoir de sous- vêtements, porter un bijou significatif, se caresser à une heure précise ou au contraire, ne pas le faire du tout. Le soir, quand ils commencent à se parler, elle rend compte de ces petits engagements qu’elle a respectés sans qu’il soit très pressé ou sévère. Il se montre content qu’elle ait obéi et prêt à donner de nouvelles directives, toujours peu sophistiquées, toujours abordables. Elle abonde dans son sens, surprise tout de même qu’il ne cherche pas à la pousser plus loin. De même, quand ils se voient virtuellement, elle s’étonne qu’après avoir contemplé son visage, il ne demande guère qu’à voir ses seins. Dans la pénombre de sa chambre, elle retire un chandail presque toujours noir et, torse nu, livre à la vue de l’homme lointain, sa poitrine un peu lourde aux pointes doucement érigées. Quelquefois, elle frémit immédiatement quand elle caresse sa peau. A d’autres moments, toute concentrée sur son image renvoyée par l’écran, elle attend d’avoir trouver la bonne pose et le bon éclairage pour rencontrer les yeux bleus de son interlocuteur et se sentir troublée de ce qu’elle y découvre : un désir tenace et en même temps tenu, contrôlé et une volonté qui le sous-tend, le poussant à ne pas exiger trop. Interprétant mal, elle pense qu’il conduit un jeu pervers et joue sur sa frustration puisqu’il n’autorise que très peu d’exhibition et très peu de caresses ; mais à l’examen, cette hypothèse ne tient pas car les propos qui accompagnent la contemplation de sa semi-nudité ne contiennent aucune malice, aucun double-sens, ce qui, en pareil cas, serait de mise. Non, il faut chercher ailleurs. Peut-être cet homme n’est-il dominant que de nom et ainsi a-t’il menti. Il ne demande pas car il ne sait pas. Après tout, l’expérience récente qu’elle a de ce site spécialisé n’est pas à négliger. On avance souvent preuve à l’appui. Et les preuves sont le plus souvent des photos. Lui n’a jamais rien montré, juste raconté. Est-il crédible ? Peut-être que non…Mais là encore, elle sait très vite qu’elle fait fausse route. Son interlocuteur reste calme, parfois distant et rien ne le démonte, ce qui lui donne une assise que n’aurait pas un menteur, toujours soucieux d’artifices. De plus, alors qu’elle s’apprête un soir, à lui poser des questions plus directes, il la devance comme si, intuitivement, il avait deviné son dessein et il est très clair. La soumission, ce sont des situations concrètes et non un monde d’images. Il est ravi de la voir ainsi car elle suggère plus qu’elle ne montre et il ne veut que cela, pas plus, puisque si plus il y a, il ne remplacera pas un face à face. Là, la peau de la soumise est à nue, son corps se présente dans sa force et sa fragilité et toute son émotivité, toute sa sensualité sont mobilisés par l’attente des jeux puis par leur concrétisation. Rien en virtuel ne remplace cela. Aussi ne doit-elle pas attendre de lui qu’il lui demande d’être nue et de se livrer dans des postures comme on le demande si souvent sur le site spécialisé qu’elle fréquente.

Muette, étonnée, Julia hoche la tête.

Elle comprend. Cependant, il manque un élément à son argumentation. Car si tant est que la distance est un obstacle, elle ne peut cacher qu’il est en Suisse et elle, en France. Les rencontres du soir risquent donc de garder longtemps leurs exigences raffinées et leur douceur sans que la réalité prenne le pas sur elle. Mais de cela, elle ne dit rien, l’homme ne donnant aucune prise à un questionnement.

Elle a d’autres interrogations et de celles- là, elle lui fait part. Elle s’étonne qu’il garde avec elle une grande égalité de ton et ne soit jamais vindicatif en pensées ou en paroles alors qu’elle sait très bien combien un dominant peut utiliser le langage comme source de pression ou d’humiliation. Elle-même a été contrainte ainsi par XX jamais insultant mais très contraignant dans ses propos. Or, jamais « Arthur » qu’elle n’arrive pas à appeler Philippe n’est grossier avec elle. Et il est encore moins glacé ou manipulateur dans ses propos, ce qui sur elle, produit un effet bien plus important que les paroles insultantes car celles-ci peuvent heurter sur le moment avant d’être relativisées tandis que les autres blessent longtemps et de manière très sûr, assurant à celui qui les profère un assujettissement chaque fois plus ancré.

A son questionnement, il répond sans détour. Insulter une femme qu’il ne voit que sur un écran ne l’intéresse pas plus que de la malmener en paroles dans la réalité. Il ne voit à ces pratiques aucune utilité ayant pour principe que la contrainte ne repose pas sur la menace. Une attitude physique un peu hiératique, un regard ferme, des gestes précis, une absence d’hésitation dans les buts recherchés amènent l’obéissance et le consentement. Il a laissé des femmes entravées longtemps, les a caressées et fessées en alternance faisant naître une légère crainte avant le plaisir, sans jamais consentir à humilier verbalement. A tout prendre, il lui arrive d’utiliser quelques termes qui, dans un contexte bien défini, font leur effet. Et c’est tout.

Demi-nue, Julia, rêveuse, accepte ces propos et les comprend. L’homme subtil a raison. Mais il s’écarte délibérément d’un schéma de soumission contraignant et cruel. Il lui arrive de punir mais il reste pondéré.

De toute manière, il est calme et modéré. Ce qui pourrait la faire sourire venant d’un autre lui en impose venant de lui. Sur le site où ils se sont d’abord croisés et il apparaît quelquefois, il est égal à lui-même et défend les mêmes positions en les développant moins, bien entendu. Cette cohérence l’impressionne comme la rend admirative sa façon de passer outre les remarques amusées ou perfides de dominants se posant comme de « vrais maitres ». S’ils se considèrent comme tels car ils demandent beaucoup sexuellement aux soumises qu’ils prennent en main, les frappent, les punissent en les privant ou les malmenant, il n’a rien à leur objecter si ce n’est qu’il n’a pas leurs représentations et que son expérience passée et les bonheurs qu’il y a trouvés l’empêchent de se mettre en cause. Son assurance tranquille et dénuée de prétention ainsi que le fait qu’il ne montre pas son visage irritent beaucoup ses interlocuteurs qui cherchent à le déstabiliser. En général, il ne quitte pas d’emblée le dialogue mais soit par lassitude soit par désintérêt, il finit par disparaître. France, au début, lui préfère le salon où l’on s’affiche avant de comprendre que son ami nocturne lui en apprend plus que toutes ces figures ambivalentes, le sourire de bienvenue masquant mal les rivalités, la volonté de capter à son profit, d’évincer ou de concurrencer et celle surtout de mettre aux normes qui ne l’est pas.

Julia, qui tard le soir, quittait le salon virtuel, commence à l’abandonner.

Celui qu’elle appelle A. est en ligne le jour et le soir. Il n’est pas une journée où il ne soit présent et ces moments-là deviennent pour elle des espaces radieux tandis que la réalité de sa vie devient chaque jour plus attristante. Les lianes mentales ont définitivement envahi France qui, encore courageuse, ne cesse d’enseigner ou de tenter de le faire. Au sortir du collège, quand mal à l’aise, elle se heurte aux cours à mettre en place et aux copies à corriger, il est heureux qu’elle sache qu’au moment d’ouvrir son ordinateur elle le verra en ligne et qu’ils pourront se parler. De la même manière, elle est heureuse qu’il l’appelle de plus en plus régulièrement. Sa voix jeune, un peu haute est pourvoyeuse de paix et de sérénité. Et la paix, en elle, France en a peu.

Pourtant, un jour, les lianes l’étouffent. Julia pleure beaucoup. A. n’est pas là. Quand il la rejoint virtuellement le soir, elle se montre agacée, ce qu’elle est rarement avec lui. Encore un soir où il la regarde et la trouve belle. Encore un soir où il « veille » sur elle. Veiller un être qu’on ne verra jamais puisqu’on ne s’approchera pas de lui ? Que saura –t il de tout ce qui la fait « elle »concrètement : parfum naturel, pilosité, intensité du regard et du sourire, formes des mains, arrondi du ventre, douceur humide de son entrecuisse ?

Loin de s’offusquer, il dit qu’elle a raison. D’ailleurs…

Elle relève le « d’ailleurs » : a-t-il un plan ?

Oui, il vient à Paris et compte qu’elle l’y rejoigne. Julia, interdite, se demande ce que l’homme veut. Se moque- t’il ?

Non. Il a deux stages de suite à faire dans la capitale. Cela fait dix jours. Elle sera donc avec lui. Elle objecte qu’elle a une fille mais manque son effet. L’une et l’autre étant en vacances scolaires, il va de soi que tous deux sont conviées. La jeune fille aura une chambre pour elle.

«Vraiment ? » dit Julia pour qui A. est l’homme lointain et raffiné qui s’empresse autour d’elle sans qu’elle lui prête autre chose qu’un corps et un esprit virtuels.

«Vraiment ». Il répond avec aplomb.

Arrive sur internet une confirmation de réservation pour un hôtel près des Invalides. Leurs deux noms y figurent bien. Ainsi, France doit se rendre à l’évidence. Et, comme dans un conte de fées où une héroïne prise dans une forêt maléfique a senti des plantes inconnues lui enserrer le cou pour l’empêcher de respirer avant qu’un guerrier égaré et valeureux, comprenant le danger, n’aille la délivrer en tranchant les lianes destructrices les unes après les autres, elle se sent soudain à même de respirer librement.

Le danger recule. La vie à laquelle elle aspire se montre plus clémente.

Cependant et jusqu’au départ du train qui les emporteront vers Paris, elle demeurera inquiète, entre l’abandon au désir de A. et la crainte que ce désir s’arrête quand la réalité les mettra face à face.

Il n’en reste pas moins qu’elle sourit beaucoup plus librement la nuit à celui qui l’attend et pour lequel elle enlève son corsage, dévoilant ses seins lourds et pâles sur lesquels il promet de poser des mains créatives. Dans ses attitudes comme dans ses regards, ce n’est pas tant le dévoilement qui interpelle Julia mais plutôt l’émerveillement qu’il suscite chez lui comme chez elle. Comme si se montrer ainsi était libérateur puisque celui qui vous regarde semble non pas tant vous dresser que vous guider en en vous aimant.

Il l’aimerait ?

Mais il n’existe pas vraiment. Pas encore.

Les semaines s’écoulent, les deux dernières très lentement. Vient le temps des vacances et du départ.

Elle sera à l’hôtel avant lui et devra attendre.