GLENDA JACKSON LOVE

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Ces jours là sont beaux.

 

Il y a de nouveaux matins et des jours où il part pour revenir le soir. Et chaque journée qui passe la renforce dans la certitude qu’il est là pour elle et qu’elle est là pour lui. Il la regarde s’éveiller, la caresse, l’étreint, lui fait l’amour entravée ou libérée. Il témoigne pour son corps d’une créativité intense, l’attachant, le contraignant, le caressant, l’embrassant. Il propose des assujettissements ponctuels qui sont autant de liens nouveaux entre elle et lui. A chaque fois, elle s’étonne de ce qu’il crée : nouvelle promenade en laisse, nouvel encordement, attente, fessées violentes, réconfort d’un doigté ou d’une masturbation, étreintes, pénétration. Peu consciente de ce qu’elle donne, elle devient vigilante car le jeu exige qu’elle le soit. Ainsi, prend- elle grand soin d’être odorante et bien maquillée quand il arrive, sa nudité devant être aussi attirante que déférente. Quand on ouvre nue à celui qu’on attend, il faut se montrer au mieux de ce que l’on est, cela, elle le devine tout en se sentant maladroite. A. qu’elle n’ose toujours pas appeler Philippe, est vite rassurant sur ce point. L’offrande qu’elle fait de son corps est si entière et son désir d’obéissance est si total qu’il ne peut être que reconnaissant. France sourit, soulagée. Ainsi, que ce soit dans les jeux préliminaires ou l’acte sexuel, elle voit se renforcer une relation amoureuse qu’elle n’aurait pas imaginée avec lui.

Pour ce qui est de son corps, A. fait savoir qu’il l’aime nue le plus souvent possible. Alors, seule, dans la journée, il lui arrive de se déplacer ainsi dans la chambre où elle l’attend. Le goût qu’il a d’elle n’est pas feint et il le manifeste dès qu’il la retrouve. Un jour, pourtant, il nuance son appréciation. S’il aime la douceur de sa peau, ses formes généreuses et la régularité des traits de son visage, il la juge perfectible sur un point : sa chatte n’est pas aussi lisse qu’il le voudrait. Or, les jeux de soumission impliquent qu’elle soit parfaite. Il voit qu’elle s’épile soigneusement mais c’est une tâche difficile pour elle. A certains endroits, il reste ça et là quelques menus signes de pilosité qui doivent disparaître.

Julia rougit et se sent un peu honteuse mais A. hausse les épaules. Généreux, il propose de remédier. Il la fait se tenir allongée sur le lit, les cuisses écartées, les mains soutenant la pliure de la jambe au niveau des genoux. Il renforce son écartement en appuyant sur le haut de ses cuisses et lui enjoint de rester ainsi. Puis, il s’absente dans la salle de bain et, quand il revient, il tient un rasoir dans une main et de la crème à raser dans l’autre. Se penchant, il dispose sur le pourtour de la chatte des rubans de mousse parfumée et se garde d’atteindre le plus vulnérable de cette intimité. Il est prévenant en gestes et doux en paroles. Julia, enivrée, attend. Le rasoir commence son travail et trace dans la blancheur de la mousse des sillons réguliers. C’est une entreprise lente, sûre, qui ne souffre pas de distraction mais il la mène à bien, sans jamais déroger, heureux de la rendre belle dans ses plis et replis de peau qui n’ont plus maintenant aucune aspérité. Le laissant faire, elle est admirative car l’ayant initiée à des cérémonies secrètes dont elle ignorait jusqu’alors la suavité, il révèle une partie d’elle qui n’a jamais été aussi lisse depuis la puberté. Grandes lèvres et petites lèvres, abord des cuisses, proximité de l’anus, tout est visité et rasé, la chair fine à ces endroits demeurant absolument exposée. Quand il déclare avoir fini, il l’essuie doucement avec une serviette éponge et la félicite. Dévoilant une nouvelle féminité, elle est belle. Sans attendre de réponse, il photographie l’aboutissement de son labeur et le lui présente. France voit un sexe féminin complètement épilé, d’une vulnérabilité extrême, petite rose aux pétales fripées. Est-ce elle ? Vraiment ? Elle a beau se récuser, trouvant à peine acceptable cette chatte qu’il estime gracieuse, il ne la laisse pas avoir raison et il en commente la tendre beauté. Ce fondement d’elle est ravissant et il ne peut se lasser de le regarder.

Hésitante,Julia sourit légèrement. Aux murs, les jeunes femmes des tableaux font écho à son inquiétude, offrant elles-aussi des demi-sourires. Quant aux fées marraines, elles redeviennent présentes. Leur approbation est manifeste. A. est un homme de bon goût…

Justement, il lui demande de l’attendre et se déshabille, puis il la hume avant de la caresser et de la lécher, l’amenant progressivement au plaisir. Il s’arrête cependant avant qu’elle ne l’atteigne pour la pénétrer et, peut-être parce qu’elle se sent encore plus nue après ce qu’il a fait, elle se sent totalement dans l’offrande. Bientôt, il n’y a plus que sa chair et la sienne, ses yeux bruns rencontrant les yeux bleus. Quand l’apaisement vient, il est aussi heureux qu’elle. Les liens sont forts et vont se renforçant. Ils le savent.

Vient le temps où ses stages sont terminés. Il dispose alors de journées entières où il peut se consacrer à elle comme elle se consacre à lui et ces jours-là sont beaux, comme nimbés d’inattendue liberté. Ils se promènent, déjeunent, se prennent, se regardent. Il se tient près d’elle avec la laisse reliée au collier. Elle est près de lui assise, à genoux ou allongée. Il la caresse. Elle est debout, lui tournant le dos, les bras appuyés au mur. Il frappe avec régularité les fesses tendues qui rougissent. A aucun moment, elle ne l’arrête ou ne se plaint. Quand la chair est rouge, il regarde et félicite. Elle sent sa main devenue apaisante sur sa peau brûlante et entend ses paroles toujours encourageantes. Les caresses viennent ensuite, doux corollaire.

Julia achète une belle branche d’orchidées aux fleurs blanches veinées de vert. Chaque fleur a une beauté particulière, à la fois sophistiquée, pernicieuse et simple. Pendant les séances, elle regarde souvent la belle longue tige et pense confusément que chacune de ses fleurs marque un jalon de sa propre évolution. L’une d’elle est précoce et dégage dans son apparence une douceur maternelle. L’autre, plus rétive à la floraison, reflète la complexité de son abandon. Les autres la renvoient aux moments où elle cesse d’être passive. La branche entière atteste de la passion qui la traverse. Il est bon d’être là, de faire silence, d’obéir, d’aimer, d’être aimée.

Car il continue de dire qu’il l’aime et, abandonnant ses résistances tenaces, elle le croit.

Un matin, XX, est en ligne. Émue, elle salue le jeune homme qui, tant de fois, l’a fait jouer, la maintenant - ce que A. ne fait pas- dans l’attente, la crainte et le plaisir sans jamais montrer qu’il tient à elle. Il répond à son bonjour et s’enquiert d’elle. La lecture de ses réponses le laisse, semble t’il, perplexe car il interrompt vite l’échange. Peut-être a-t-il cru qu’elle mentait en disant aller rejoindre à Paris un « Maitre » qui l’y invitait. Pour ce qui est de sa présence dans la capitale, il n’émet plus de doute et c’est banal. Mais en ce qui concerne le nouvel homme qu’elle côtoie, s’il a pu douter de son existence, il est évident désormais qu’il ne la met pas en doute. Ainsi, une passation se fait. Julia pense à cette expression étrange dans la langue française : « à son corps défendant ». En l’occurrence, son corps accepte A. sans avoir renié Bruno. Pourtant, il ne se bat plus vraiment. Les défenses tombent. La passation se fait. XX souhaite « bonne chance ».

Les larmes aux yeux, elle reste un moment dans le souvenir des séances tumultueuses qu’elle a vécue avec lui. L’appartement, l’attente, les postures. Le collier. La gamelle. Les phrases déstabilisantes. La difficulté qu’elle a eue à lui dire ce qu’elle ressentait et sa timidité à lui, dont elle prend conscience tardivement. Elle revoit la pièce sans identité où il la recevait. Elle a aimé l’y rencontrer.

Mais, les comparaisons commencent. La chambre où A. la voit est plus intime. Les jeux sont moins âpres. Les enjeux se situent dans un temps que Bruno n’a jamais évoqué, laissant entendre que chaque séance était un tout ne conduisant pas forcément à une autre rencontre. Cette conduite qu’il a eue, même si elle cachait une volonté de poursuivre, a déstabilisé la femme qu’elle était. Même reconnaissante du dressage qu’il a mis en place, Julia ne peut plus balancer car A. donne à leur rencontre une signification affective, physique et humaine qui ne la font plus passer du ravissement à la contrition. Elle reconnaît à XX la volonté de ne pas l’avoir dégradée. Mais leurs jeux la mettaient loin d’elle-même. A ceux-ci elles préfèrent ceux de l’homme aux yeux clairs. Son identité ne s’en va pas.