femme rêveuse

12.

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Seule et loin de lui, dans cet espace étrange de non travail, de la mélancolie et de la fatigue nerveuse, elle voit sa vie s’organiser autrement. Déjeuner avec sa fille, départ de celle-ci pour le collège où elle-même ne se rend plus, lecture, écriture, rêveries. Sachant qu’il se met souvent en ligne, Julia recherche les mises en scène qu’elle lui présentera pour que se poursuivent virtuellement les jeux qu’ils ont connus dans le réel. Quand vient le temps de se parler et de se voir, par écrans interposés, elle fait assaut d’inventivité et de drôleries et lui, stimulé de la lire et retrouver son visage, se lance aussi dans des joutes où s’expriment son amour et sa tendresse.

Au long de semaines traversées par d’intenses crises de tristesse, elle lui parle autant qu’elle peut, lui écrit, se montre attentive de lui comme il l’est d’elle. Plus il la contemple le soir, quand allongée sur son lit, elle se livre à ses regards, plus il la trouve rajeunie, embellie et le lui dit. Est-ce le fait de ne plus subir les cours au collège où son enseignement lui semblait décalé ? Est-ce parce que la certitude qu’elle compte pour lui, lui fait transcender son abattement ? Elle ne le sait. Sans doute est lié à l’autre. Toujours est-il quand une période où elle devrait céder à une sensation d’échec, la certitude qu’elle a avec lui un lien très fort la maintient active et souvent heureuse. Quel ravissement inattendu ! Quelle issue improbable ! L’homme tranquille aux yeux bleus bienveillants reste constant dans sa présence aimante. Ainsi, il la guérit de ce qui, des mois durant, l’a blessée.

A peu de temps de là, Julia voit partir sa fille en Espagne, pour un voyage scolaire auquel elle l’avait inscrite. Elle aura un temps de vacances où, seule, elle restera dans sa maison. Elle en informe A. Laisse-t’ elle transparaître son inquiétude de rester seule et isolée ? Trouve t’il qu’il y a là une bonne opportunité de la voir seule ? Toujours est-il qu’en un rien de temps, il décide de la faire venir quelques jours dans cette ville de Suisse où il a toujours vécu et France, ne trouvant même pas le temps de s’offusquer d’une invitation peut être trop vite formulée ou inconsidérée, avoue son enthousiasme. En quelques heures, tout est réglé. Elle prendra l’avion puis le train. Tout sera simple. Ils se verront.

La petite maison où elle vit, recèle donc une possibilité d’être heureuse puisqu’une telle nouvelle peut lui parvenir. Légère, elle s’étire, laissant la joie l’envahir. Les quelques jours qui la séparent du départ passent vite. Elle prend le goût de marcher dans une campagne que l’hiver quitte et où elle retrouve ces marques du printemps qu’elle avait oubliées : las haies d’aubépines et les jonquilles la ravissent, elle qui ne connaissait plus que les arbres tropicaux et les fleurs des îles.

Le jour, dit, elle se rend à Toulouse et de là, prend à l’aéroport un moyen courrier pour Genève. Elle a cessé d’être celle qui dans la petite ville se réfugie dans sa maison en essayant d’oublier les humiliations qu’elle vient d’essuyer. Elle est une voyageuse brune, vêtue de sombre, qui change de pays. Le vol est court. France s’amuse des journaux empruntés car ils ne sont plus français et du repas modeste qu’on lui sert, chacun des éléments qui le composent, lui semblant original et déjà décalé par rapport aux habitudes alimentaires paysannes et nourrissantes de la région où elle vit.

Il est tard, elle attend un grand train.

Curieusement bondé quand elle y prend place, elle le voit se vider progressivement de sorte qu’au moment de le quitter, elle ne voit plus que deux ou trois personnes, dans son wagon.

Il est à la gare.

Il la regarde.

Elle ne l’appelle pas A., elle dit Philippe.

Tout devient doux. Dans la fraîcheur de la nuit, son sac de voyage sur l’épaule, enveloppée dans son manteau bleu foncé, elle le regarde.

Elle le regarde.

Un autre temps commence, plein de jeux qui excluent le hasard et la facilité ;

Il caresse sa joue.

Elle le regarde. Ses lèvres s’écartent pour laisser place à un sourire tandis que ses yeux se mettent à briller d’un bonheur dense.

Il y aura beaucoup, beaucoup de jeux cette fois ci.

Et encore d’autres, à l’avenir.

Tous deux le sachant, se le tiennent pour dit et se regardent avec cette complicité sans âge qu’on a dans ces moments là, puisqu’une force peu commune vous aimante l’un vers l’autre et que tout se passe de mots.

Alors, le suivant hors de la gare, elle monte dans sa voiture et sans que rien dans leurs menus échanges ne puissent transcrire leurs états d’âme, ils ont cette secrète communication qui préside à ce type d’amour.

Conciliabules silencieux auxquels président, France n’en doute pas, les fées marraines.