DOUBLE PORTRAIT GM

15 Erik. Roquebrune. Janvier 2016. George D., artiste aux abois, s'est réfugié sur la Côte d'Azur pour échapper à la mort. Il fait une rencontre qui pourrait devenir un amour. Mais n'est-il pas devenu une sorte de monstre qui ne s'est pas guéri de pertes anciennes ? En tout cas, son amour mort, celui qui a trouvé une mort cruelle, lui parle et le conseille..

Il n'y avait plus à reculer. Il voulait me parler, c’est clair. Je ne pouvais pas me dérober plus longtemps. Dans l’annexe, Valeria et Nicholas avaient installé un home cinéma pour que ceux qui le souhaitaient puissent voir toutes sortes de films. Sachant que je l’y trouverai, j’y suis allé et ai pris en route « Les Parapluies de Cherbourg ». Ma mère adorait ce film et je l’avais déjà vu maintes fois avec elle. George était là. Je me suis assis à côté de lui. J’avais lu sur lui, comme nous tous. Un article ordurier, sur le net, faisait des pronostics sur sa vie sexuelle. On lui attribuait un nombre invraisemblable de conquêtes masculines passagères. Il n’était plus aussi mal en point et sans doute prêt à en faire une de plus…Après tout, Valeria n'utilisait son « Michele » que pour ses trésors de virilité et Marjan, avec son « David » commençait à l'imiter. Je venais de faire l’amour avec Carolyn. Il y avait une drôle d’ambiance dans cette villa, malgré les quelques couples solides qui s’y trouvaient. Carolyn, Carolyn…Ses petits seins hauts, ses hanches fines et son joli visage bien sculpté. J’avais encore le goût de sa chatte dans ma bouche et je ne m'étais ni douché, ni rincé. Je sentais la femme et c'était bon. Les odeurs corporelles de mon amie américaine m'enveloppaient. Il s'en rendrait compte.

On a dû rester comme ça une quinzaine de minutes puis j'ai quitté la salle et l'ai attendu dans la cour, près de joli sapin décoré. Il est arrivé à pas lents, un sourire crispé aux lèvres.

-On va parler quelque part. La crique, on pourrait y descendre. Je n'y suis pas retourné, enfin depuis…

-C’était aussi bien de ne pas le faire. De toute façon, il est un peu tard et c'est très escarpé. Il y a des plages plus proches. Ça te tente ?

-Ai-je le choix ? Vous êtes un chef, ça se voit.

Il a souri mais quelque chose dans son regard était dur et impérieux. Sa demande sexuelle était implicite mais elle était doublée d’une autre injonction, plus dérangeante celle-là. Je n’arrivais pas à lui donner un sens.

-Alors, on y va ?

-Oui.

On a pris une des voitures qui étaient là et j’ai roulé jusqu’à une plage publique. Elle était très peu fréquentée, à cette heure. On a commencé à marcher. J’étais très tendu et j’ai commencé à le faire sentir.

-Je ne veux pas que tu t’approches de moi comme tu as l'habitude de le faire pour les autres.

-De quoi parles-tu ?

-Ne te sers pas de moi. Je n'y suis pour rien si tu vas mal...

-Tu peux m’aider à aller mieux. C’est un temps béni pour moi : je vous ai rencontrés, je t’ai rencontré…

-Ah oui ? Allez, il passera bien un journaliste. Tu adores ça. Tu t'exposes sans cesse aux attaques comme aux louanges.

-C’est une plage populaire, peu connue…

-Tu te mets tout le temps en cause pour ne pas quitter le devant de la scène !

Il a soupiré, m’a pris sèchement le bras et m’a obligé à m’arrêter pour lui faire face. Son visage, dans cette lumière hivernale un peu grise, paraissait un peu défait. J’ai remarqué des rides aux coins de sa bouche.

-Je me mets en cause ? Comment cela ? Ah, tu as regardé ces articles de presse qui me décrivent comme un exhibitionniste, c’est cela ?

-On l’a tous fait, lire ce qu’on écrivait sur toi…

-Oui mais toi, tu n’es pas clément.

-C’est exact. Pourquoi t’être livré ainsi ?

-J’étais jeune. Je me suis fait utiliser. Ça, tu peux le comprendre ?

-Je ne parle pas de ta jeunesse. Ton mode de fonctionnement m’est incompréhensible. On a droit à tout : flagrant délit sur des lieux de drague, toxicomanie, accidents de voiture ! Et ces photos !

-Et donc ? Les journalistes ont une imagination débordante et les photographes s’en donnent à cœur joie. Ça a commencé quand j’avais vingt ans, Erik, tu te rends compte, vingt ans ! Tu sais que certains magazines n’entrent jamais chez moi ?

-Non ! Et puis, tu me déconcertes.

-Oui, c’est logique. Je suis célèbre.

Il avait lâché mon bras depuis un moment déjà et il se tenait à une distance acceptable de moi. Elle ne lui a plus convenu et il s’est clairement rapproché. Il me dévisageait avec envie, d’une manière si radicale que la colère m’a envahi. Qui était-il donc pour penser que tout pouvait être aussi simple ? Depuis combien de temps utilisait-il les mêmes mécanismes de séduction sans avoir conscience que le temps jouait désormais en sa défaveur. J’ai eu un haut le corps.

-Mais ça ne suffit pas, ça !

-Que je m’approche de toi ainsi ?

-Mais oui !

Il a reculé.

-On va en revenir aux journalistes et à ma surexposition. L’époque était différente. J’étais ambigu dans ma carrière et dans ma vie et j’ai eu, c’est vrai, beaucoup d’ambivalence. Je ne savais pas clairement où mettre des frontières…

-Je pense que si, en tout cas pour ces photos récentes et dégradantes que la presse à grands tirages fait circuler. On dirait que ça ne te déplaît pas de te montrer ainsi, avili car tu peux livrer bataille ensuite. J’ai raison hein ? Je te heurte mais je suis jeune et ça me donne des droits. Tu ne devrais pas, George, pas comme ça. C’est de la faiblesse.

Cette fois, c’est lui qui a sursauté. Il était difficile de le contrer mais je voyais bien que mon obstination le surprenait. Elle le séduisait aussi… Il s'est approché de la mer et j'ai fait de même. Des galets roulaient sous nos pieds. Il a orienté très différemment la conversation. J’aurais dû avoir des réticences mais j’ai décidé d’être vrai.

-Sur ce point, nous ne tomberons pas d’accord. Tu as raison : nous n’appartenons pas à la même génération. Alors, dis-moi un peu ce qu’il en est de toi. As-tu souffert ? As-tu rencontré la perte par la maladie ? T'es-tu senti impuissant ? Réponds, Erik.

J'ai retenu mon souffle puis j'ai parlé. Mes dix ans. Mon père. Une agonie lente. Ma révolte. Les larmes de ma mère. Les pesantes obsèques au nord du Danemark. Ses affaires à lui sur lesquelles on butait tout le temps. Plus je parlais plus l'image paternelle devenait ferme et dense et plus je retrouvais mon désarroi. Je voulais qu'il vive jusqu'à ce que je devienne étoile, lui qui regardait avec tant d'incompréhension mon désir de danser, les revues que je feuilletais, les pas que je cherchais à apprendre, les tenues que je tentais de me fabriquer...Il aurait bien vu, il aurait compris que je ne pouvais être décevant. Au lieu de ça, il a été rongé par un cancer, nous laissant tous dans le désarroi. Je m'étais juré de ne pas le regretter et pourtant, quand j'ai enfin été nommé danseur soliste, je me suis autorisé les larmes. Il me manquait tellement !

Il est resté silencieux et m'a juste pris le bras pour qu'on aille s’asseoir un peu plus loin.

-Il faut que je te renvoie la question ?

Il ne m'a pas répondu tout de suite. Il semblait perdu dans ses pensées. Puis il a fini par acquiescer.

-Pas si vite, Erik. Crois-tu que je m’attendais à une pareille confidence ? Tu ne laisses pas paraître grand-chose de tes sentiments. Je ne suis pas si égocentrique, une telle perte a dû impacter ta vie…

Il était vraiment bizarre ce type, tantôt brutal, tantôt délicat… « Impacter ma vie » …Il fallait vraiment s’appeler George Daniel pour parler comme ça…

-Un orphelin de dix ans comme tant d’autres…

-Tout de même…Je suis désolé pour toi.

-Merci…

-C’est sincère. Comment avez-vous fait ?

-Mes grands -parents français nous ont beaucoup aidés. Ils sont venus, on est allé en France…Ma mère a fini par se remettre et nous-aussi…

anselmo

George, tu touches au but. Il est avec toi.

Il est trop fermé...

Non, non, il va t'accompagner et t'aider mais comme toujours tu veux tout, tout de suite !

Où étais-tu passé ?

Les changements d'année comptent peu au paradis... Mais tu vois, je suis là.

J'ai été dur avec Paul, odieux même.

Je sais, George. Ne pense plus à lui. Il n'y a pas de retour.

C’est peut-être aussi bien.

Oui ! Et ce jeune homme...Ne soit pas brutal avec lui. Je te connais.

Allons, modère-toi. Il est beau c'est sûr, mais pas si solide. Tu m'entends ?

Oui. Tu es toujours mon ange...

Toujours.

Il s’étonnait de mon silence.

- Et vous, George ? Et toi ?

Je lui ai dit pour toi, A. J'ai été fou et cruel et pour ma mère aussi. Qu'avait-elle à faire d’aveux tardifs ? Elle savait sans vraiment se l'avouer. J'aurais été vigilant avec toi, je t'aurais contraint à rester en Angleterre. Tu aurais échappé à de mauvais médecins et ses stupides croyances. N'avais-tu pas l'habitude de te tourner stupidement vers la Vierge et les saints, à croire que ses images pieuses te sauveraient la mise ! Je t'aurais mis entre de bonnes mains. Six mois après, les thérapies combinatoires étaient arrivées. On t'aurait maintenu en vie jusque-là. Mais j'ai été aveugle ! Tu serais devenu un homme fait intelligent et créatif, amant ou ami et tu aurais gardé ton magnifique sourire plein de bonté. Bien entendu, j'aurais maintenu le flou avec ma mère et elle aurait survécu elle-aussi. Comment ai-je pu être aussi inconséquent ?

Tu sais, j’étais quelqu’un de gai et de gentil et je ne savais pas pour ce virus. Personne ne savait…Je n’ai jamais été dur avec toi mais lui, il peut l’être pour peu que tu le pousses trop dans ses retranchements. Fais attention aux Anges ! Il est si rare d’en croiser un !

Il est resté très droit, les bras le long du corps et je l’ai senti se raidir. Il redevenait l’homme de la crique, celui qui, hors de lui-même, allait se jeter à l’eau…Il était aussi l’être fantomatique des premiers jours dans la villa… Alors, toute agressivité m’a quitté. La danse fait qu’on aborde bien des rôles comme celui du prince mélancolique du Lac des cygnes ou encore celui du Jeune homme et la Mort. On peut être un faune, un jeune Roméo ou un esclave…C’est pour cette raison que toutes les balivernes concernant la « rigidité » de la danse classique m’ont toujours paru vaines. Elle rend « poreux », elle rend communicatif et sensible…Galvanisé par cette certitude, j’ai senti le courage s’emparer de moi et à lui qui redevenait si misérable et gris, j’ai trouvé le moyen de dire :

-George, écoute-moi : ton ami, A, devait être contaminé depuis un moment déjà et toi, heureusement, tu ne l'as pas été. Il n'est pas sûr qu'il ait été mal soigné et pas sûr non plus que tu aies pu le sauver en le maintenant en Angleterre. Tu étais connu, il ne l'était pas. Il n'a rien voulu t'imposer. Tu ne peux ni lui en vouloir d'avoir choisi de rester près de sa mère et ses sœurs au Brésil ni d'avoir recherché un secours spirituel dans la prière et la contemplation d'images pieuses. Il rencontrait sa propre mort et il a choisi ses armes même si elles te paraissaient piteuses. Tu dois respecter ses choix. Il était très jeune. Même pas trente ans ! Il s'est battu contre l'ennemi invisible et il a perdu. La paix est venue, tu peux en être sûr.

-Je respecte la religion mais là, c’était caricatural !

-Tu juges trop vite. Ma mère et mes sœurs se sont mises à prier dans les dernières semaines qui ont précédé la mort de mon père et lui-même n'était plus si fermé à une autre dimension, au ciel. Quant à moi, ne crois pas que je sois resté en arrière. Je crois en Dieu depuis longtemps, même si je n'ai pas un mode de vie très orthodoxe. L'éternité est si glaçante que je ne peux me résoudre à me tourner vers elle, vers un infini vide de sens. Dieu est là. Je connais son souffle. Je le rencontre quelquefois quand je danse...

Il a marqué un silence puis a repris alors que je restais suffoqué.

-Quant à ta mère, elle avait à faire de ta nature, de tes attirances. Ne me parle pas « d'aveux tardifs », je te prie ! Elle ne voulait pas que tu sois ainsi tout l’en ayant deviné et quand tu as enfin parlé, elle t'a dit qu'elle était malade. C'est bien cela ?

-Oui.

-Elle a eu une attitude très ambivalente. Sans doute t'adorait-elle et a-t-elle voulu te faire sentir à quel point elle t'aimait...C'était son amour qui devait te galvaniser non celui que tu pouvais éprouver pour un être du même sexe que toi. Car « en dévoilant ta vraie nature », tu as mentionné cet amour que tu avais pour un jeune homme...

-Oui, certainement…

-Drôle de dame en ce cas...

-Erik, tu parles de ma mère !

-Oui et je peux te renvoyer à la mienne. Elle n'aurait jamais fait cela : se livrer à ce chantage plus ou moins conscient pour te garder pour elle-seule. Elle a rencontré ton ami ?

-Non.

-Elle a su de quoi il est mort ?

-Je suis resté très évasif...

-Elle a dû s'en douter. La maladie honteuse d'un jeune homme « dépravé » et celle, malencontreuse et injuste, d'une femme digne ...Elle ne t'a pas épargné, George. Tu as fait une grave dépression ensuite, c'est bien cela.

-Pendant trois ans, je n'ai plus rien fait...J'ai changé de clinique plusieurs fois et pris goût aux pilules...

Il devenait trop grave et je devais faire preuve d'humour :

-Oh enfin, je ne pense pas qu'on t'ait fait prendre une partie de celles qui traînent dans ta chambre ! Ce n’étaient pas les mêmes...Et tes traitements n'incluaient pas ton actuelle consommation de whisky...Encore que je ne connaisse pas bien la médecine anglaise...

J'ai réussi à le faire rire.

-Non, en effet, il s'agissait de traitements spartiates...