DE BASHER HOCKNEY

George D., lassé de tout, s'enfuit sur la Côte d'azur où il est recueilli par de jeunes artistes. L'un d'eux, un danseur, l'attire...Sauverait-il la mise

Je me suis mis à frissonner et me suis levé.

-Tu as froid ? Il fait bon pourtant...

-C'est peut-être ce que tu me dis...

-Tu veux rentrer ?

-Non, pas encore.

Il allait changer d'attaque, je le sentais. On s'est remis à marcher lentement.

-Après A, j'ai eu une longue liaison qui s'est terminé douloureusement et j'ai un autre compagnon maintenant. Je vais m'en séparer. Mais dis-moi : mise à part cette blessure d'enfance, qui as-tu aimé Erik et qui a pu te faire mal ?

-L'année de mes dix-huit ans, il y a eu une ballerine. On s'entendait plutôt bien jusqu'à ce que je sois pressenti pour être étoile. Elle ne l'a pas supporté et elle m'a planté là pour rejoindre un type de quarante ans plein aux as. Elle était très en colère car elle avait un problème de cheville. Elle allait la lâcher, elle le voyait venir et elle savait que sa carrière était fichue. J'ai eu mal mais à la réflexion, je pense que c'était plutôt mon amour propre qui en avait pris un coup. Je pense rarement à elle et de façon anecdotique...

-On peut donc en arriver à ton actuel compagnon ?

De nouveau, j'ai frissonné. Il a essayé de me prendre dans ses bras mais j'ai esquivé son enlacement. J'ai commencé à me diriger vers la voiture. On s'y est installé mais il a pris le volant retardant ainsi le départ.

-Attention, on conduit à droite en France !

-N'esquive pas !

J'ai parlé sans le regarder.

-Je l'ai rencontré à New York où j'étais en vacances avant de rejoindre le corps de ballet à Toronto. C'est un vrai Américain de la côte ouest, un démocrate aux idées larges, enfin selon lui. Il est très vif d'esprit et a une intelligence pénétrante. Il a un caractère fort mais à mes yeux il dispose d'une qualité extraordinaire : je ne m'ennuie jamais en sa compagnie. Il a travaillé pour l'opéra de New-York comme scénographe. En ce moment, il met en scène des expositions d'art contemporain et il écrit pour plusieurs revues d'art. Il a fait une école de dessin très select et il peint et dessine très bien. Il apprend le français. Ah, et il connaît parfaitement l'univers du ballet classique ! Il n'est pas un rôle que j'ai dansé dont il n'ait pas une connaissance profonde...Il me dessine des costumes de scène.

Comme il tentait de me foudroyer du regard, j'ai continué à regarder droit devant moi et j'ai poursuivi.

-Il est assez bel homme et s'entretient physiquement. Il a un coach privé pour la gymnastique et il nage dans les piscines des hôtels de luxe. Il se fait masser, fréquente les spas et surveille son alimentation. De temps en temps il abuse de champagne californien mais il ne fume pas. En fait, il se contrôle beaucoup et comme je dois le faire moi-même tout le temps, on s'accorde bien.

-Il est plus âgé que toi, bien sûr...

-Il a douze ans de plus que moi. Quelquefois, je le sens...

Il m'a coupé la parole.

-Mais il te laisse libre de temps en temps et ferme les yeux comme tu le fais pour lui. Mon compagnon américain faisait cela...Ce n'est pas une mauvaise tactique d'autant que cet homme semble avoir les pieds sur terre. Il s’appelle Julian, c’est bien cela…

J'étais heurté par ce qu'il me disait mais je commençais à comprendre qu’il ne serait pas intrusif au-delà d’une certaine limite. A condition, bien sûr, que je m’y oppose…

-Demande-lui intérieurement d’être permissif…

J'ai soupiré d'agacement. Je voulais qu'on rentre. Il m'a forcé à le regarder et se penchant vers moi, il m'a embrassé sur la joue puis aux coins des lèvres. Il était sans insistance et je le sentais très ému. Je ne sais pas, moi, ce que je ressentais exactement mais je n’étais plus si en colère. Après quoi, nous sommes rentrés.

.J'étais rasséréné et je pensais qu'il me laisserait tranquille. Il n'aurait pas le front de braver les autres et nous avons bavardé et ri en toute liberté jusqu'au soir. Vers vingt-deux heures, j'étais seul dans ma chambre et je sortais de la douche quand il est entré sans frapper. J'avais refait le lit laissé en grand désordre par le passage de Carolyn mais omis d'enlever d'un fauteuil un foulard qu'elle avait autour du cou en venant me voir. Elle l'avait oublié. Il l'a vu, l'a pris et m'a toisé.

-La jolie chanteuse qui a bien du chemin à faire ? Ce n'est pas difficile à deviner. Tu l’as baisée cet après-midi ? Tu as raison : elle est bien faite.

Je suis resté silencieux. Il me jaugeait, trop content de marquer un point.

-Quoi ? Tu ne vas pas nier tout de même ? Elle a un joli corps, c’est vrai et un visage touchant. Tu as eu envie d’elle et elle de toi. Tu apprécies les femmes…

-J’aime bien Carolyn.

-Oh, oh, oh, Erik…

-Nicholas et Jonathan le tiraient de l’eau, il avait failli mourir d’une pneumonie en Autriche et des cliniques suisses et allemandes pouvaient se vanter de l’avoir reçu pour ce qui ne passerait jamais pour un processus de désintoxication mais « une cure de remise en forme » …La mer était proche et la côte escarpée…Il prenait « son traitement » et ajoutait du vin au whisky…Trop dangereux, trop risqué. Une « star » d’un autre âge doublé d’un homme impérieux et possessif, habitué à ce que tout à soit à lui et amoureux des lamentations…

Il était étincelant. On avait dû rarement lui dire non. Quel visage plein d’orgueil !

-Je suis venu te dire que je vais réorchestrer deux de mes anciens tubes et que j'ai en tête deux nouveaux titres. Je trouve cela magnifique ! Tu sais, il me vient même l’idée d’un album…

Il m'a adressé ce sourire forcé qu'on lui voyait toujours dans les journaux ou à la télévision quand il évoquait « sa carrière et ses projets » avant de disparaître sans que j'aie trouvé quoi lui dire. Après quoi, après un moment d'agitation, j'ai retrouvé le calme et dormi du sommeil du juste. Il me restait juste l'image d'une publicité pour dentifrice.