anne GOSCINNY

 

1. Les bonheurs d'une élection.

A Paris, un été, Isée rencontre Phillip Hammer, un Américain aisé et oisif qui veut qu'on lui donne des cours.

Je crois qu’il ne m’aurait pas choisie si je n’avais pas eu un talent de conteuse, encore que celui-ci lui ait été révélé après coup. Au départ, c’était un Américain nanti qui, lassé de sa vie new-yorkaise, voulait profiter d’un temps d’oisiveté à Paris. Son éducation privilégiée l’avait conduit à apprendre le français adolescent mais cette langue qu’il aimait, il la possédait mal. Séjourner en France était le moment idéal pour améliorer ses connaissances mais voilà, il était sélectif. Il ne voulait ni de l’Alliance française ni d’une quelconque école parce qu’il avait quarante-six ans, travaillait pour l’opéra de New York, était reconnu pour son talent et avait juste envie de faire ce qu’il lui plaisait. Un ami américain nanti avait profité de son envie de dépaysement pour faire avec lui un échange d’appartement. Mon passionné de la langue française avait donc momentanément troqué son beau logement de Central Park ouest, avec vue sur le parc contre un séduisant quatre pièces situé rue de Seine, dans le cinquième. Situé au sixième étage d’un bel immeuble ancien, il jouissait d’une vue imprenable sur les toits de Paris et il était doté de tout le confort possible si tant est qu’un charmant ameublement mêlant divers styles et provenant sinon des plus chers du moins des plus sûrs antiquaires parisiens puissent paraître « confortable » à un Américain…Mais je suis malveillante car il trouva le tout parfait et l’échange fort à propos. A priori, il voyageait seul et ses démarches furent tardives mais rapides ; il était à Paris depuis un mois et demi quand l’idée lui vint de prendre des cours particuliers. Ce n’était pas trop tard : il avait le temps ! Il se servit d’internet et me trouva. Pardon, il nous trouva. Je serais bien présomptueuse en effet de prétendre qu’il me choisit d’emblée car il ne le fit pas. Mais voilà, au bout du compte, c’était moi. Il voulait des cours personnalisés, agréables et bien construits. Il me le dit dans le café où nous nous rencontrâmes. Indéniablement, il était bel homme et se savait attirant et puissant. Je devais être la cinquième personne qu’il rencontrait et avec laquelle il faisait des « essais non concluants ». Comme les autres, je me rendis chez lui. Comme les autres, je n’eus droit qu’à quatre séances d’une heure. Persuadée que ni mon physique ni ma formation professionnelle ne lui conviendraient, j’évitais tout dogmatisme et le laissais surtout parler. Celui lui plut. Il m’engagea. J’avais des diplômes en français langue étrangère mais les êtres aussi. Je n’avais que trente-deux ans et après un cursus universitaire en lettres, j’avais confirmé mes connaissances en anglais et en italien. C’était flatteur car, pendant longtemps, l’essentiel de ma carrière s’était résumé à un alignement de petits boulots. Débrouillarde, j’avais toujours un emploi dans un hôtel, un restaurant, une école ou une mairie qui proposait des cours de français et de langue. J’avais, guidé des touristes vers leurs chambres, erré dans les rayonnages d’un supermarché pour mettre des produits alimentaires en place, fait des remplacements dans l’éducation nationale et même travaillé pour la Poste. J’étais depuis quelques temps employée dans une école de langue très exigeante. Je songeais à la quitter pour faire des traductions, faisant suite à la demande d’une maison d’édition mais je ne pouvais financièrement m’y résoudre. J’avais des parents qui avaient un peu d’argent et la petite dernière, mes deux grands frères ayant assis leur situation depuis longtemps. J’aurais pu en profiter mais de cette facilité, je ne voulais pas. Je vivais donc et sans m’en plaindre de façon spartiate et ma ténacité me récompensait. J’avais accueilli des réfugiés avides d’apprendre le français dans des centres spécialisés et avais connu un grand bonheur à le faire, été fêté dans des hôtels où on m’adorait et j’en passe. Je n’étais pas quelqu’un de malheureux. Je voulais juste vivre ma vie en traversant mille expériences. Le fait d’être seule m’aidait. Je n’avais vraiment plus envie de me marier et repoussais à plus tard un désir d’enfant qui, je le savais, deviendrait impérieux. Je n’ignorais pas l’amour, ces délices et ces cruautés mais je cherchais à découvrir ce qui était au plus profond de moi. Jusqu’ici, je n’y étais pas parvenue mais, en me permettant de lui donner des cours dans le lieu cossu où il avait provisoirement élu domicile, j’avais l’espoir qu’il m’y aiderait.

Je le rencontrai une première fois dans un café en bas de chez lui. Ce fut rapide.

-Isée Cendre, c’est vraiment votre nom ?

-Oui, pourquoi ?

-C’est un joli nom. Je le trouve inattendu et musical.

-Oh merci !

-D'où vient-il ? Un roman ? Une chanson ?

-Ma mère lisait beaucoup et elle rêvait...

-Très bien !

Il s’enquit de mes disponibilités et un rapide premier rendez-vous fut fixé. Je devais aller chez lui. Je ne pouvais qu’en être rassurée car recevoir ce bel homme sûr de lui dans un décor aussi minimaliste que celui de mon studio aurait très certainement écourté l’expérience, d’autant que je vivais près des Invalides, ce qui supposait qu’il ait fait un long parcours. Je fus étonnée du décor dans lequel il évoluait. C’était une sorte de nid douillet petit-bourgeois qui ne lui correspondait pas du tout. J’oubliai un moment qu’il logeait dans un appartement prêté et il dut me le rappeler. Chez lui, il aurait l’occasion de m’en parler, ce n’était pas du tout comme ça. C’était un esthète qui avait construit un décor à sa mesure, mélangeant les styles et assemblant des couleurs inattendues sur les murs. Je découvrirais plus tard, quand il me montrerait des photos, la beauté de l’univers dans lequel il évoluait et j’en serais ravie. Pour l’instant, il me semblait peu fait pour ses lourds meubles « contemporains » qui encombraient les pièces et pour ses « tableaux abstraits » aux couleurs agressives. Ce bel homme soigné au regard aigu y semblait si décalé !