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A Paris, la vie de la jeune Isée est ennyeuse. Elle enseigne le français à des étrangers. Mais voilà qu'apparaît Phillip Hammer, un Américain en vacances qui veut des cours originaux...

Mais bref, je reviens à mes quatre premières « leçons » qui prirent le tour de conversations à la fois informelles et structurées. Il est clair que, tout en lui donnant toute latitude pour parler de ce qu’il voulait, je surveillais discrètement. Il parlait bien mais manquait de vocabulaire. Son évidente intelligence le rendait habile de sorte qu’il donnait adroitement le change. Un néophyte aurait dit qu’il maîtrisait très bien le français. Or, il en avait une approche correcte mais insuffisante. Je le lui fis sentir et il parut satisfait. Chacun faisant passer un test à l’autre, il me fit comprendre que de son côté il était concluant. J’étais vive, imaginative et lui plaisait. De mon côté, je le trouvai si original et si imposant qu’à l’évidence, je voulais emporter la partie ! Il est dit dans les revues de psychologie que le corps parle pour soi, trahissant l’hostilité ou le désir. Je n’étais pas quelqu’un de très sexuée physiquement. J’entends par là que j’avais les hanches étroites, une poitrine menue et une silhouette passe-partout. N’étant amoureuse de personne et m’étant depuis quelques temps repliée sur moi-même sans en éprouver de désagrément, je n’imaginais pas que face à cet Américain grand et brun plein de prestance, je pourrais apparaître autrement que comme une jeune femme sage et bien policée. Or, le désir physique sortait littéralement de moi. Si je n’en eus pas d’abord conscience, lui s’en rendit compte et mesura le paradoxe qu’il représentait. Sans être efféminé le moins du monde, il laissait paraître à certains signes qu’il n’aimait pas les femmes et que ses goûts étaient autres. Je mentirais en disant que je n’avais rien perçu. Malgré tout, cela ne m’empêchait de le désirer ... Je saurais plus tard qu’au fil du temps, il avait dû éconduire plusieurs femmes qui avaient suivi le même chemin que moi. Admiratives puis brusquement passionnées...

Fonder des espoirs chimériques qui se nourrissaient de sa prestance physique et de son apparente bienveillance, voilà ce qui pouvait arriver si l'on était naïves et je l'étais tout en m'estimant bien loin de tout cela. J’étais heureuse que ma façon de faire lui ait plu et qu’il souhaite encore travailler avec moi. Je pensais sottement que nous maintiendrions le même rythme de cours et la même façon de faire mais il me surprit.

-Maintenant, il faut laisser les cours traditionnels.

-Comment cela ?

-Je voudrais que nos rencontres soient organisées autour d’histoires étranges que vous me raconteriez…

Confirmant mon intuition qu’il n’était pas toujours à l’aise avec la langue française, il venait de passer à l’anglais.

-Des histoires ?

-De femmes. Inventées par vous et racontées en français.

-Comment cela ?

-Je vous ai observée. Je suis sûr que vous êtes imaginative. Je suis venu en France parce que je me devais de faire une pause. Je ne vous dirai pas pourquoi mais sachez que c’était important que je quitte New York pour un moment. Je veux faire autrement…

-Oui, je comprends mais ...

Je venais de lui parler en français et il, peut-être parce que l’excitation lui faisait perdre ses moyens, il changea de langue de nouveau.

-Je vous donne des thèmes. Vous faites une belle histoire. On se voit une fois par semaine et on passe plusieurs heures ensemble. Vous racontez…

-Je choisis des femmes françaises ?

-Ah non, américaines et vous ne choisissez pas beaucoup...Le cadre sera très serré. Il vous faudra lire beaucoup pour ne pas vous tromper...

-Mais vous, que faites-vous ?

-Moi, mais je participe à votre histoire…Je ne vais pas être muet. « Muet », c’est bien cela.

-Oui.

Il me regardait de telle façon que de nouveau, tout en me sentant bien sage, mon corps lui lança un appel. A mon insu, il le capta et comprit que je dirais oui. Bon prince, il me dit pouvoir attendre plusieurs jours avant de me donner les trois mots sur lesquels je devrais m’appuyer. Il était repassé à l’anglais et utilisait un vocabulaire tout à la fois scintillant et précis. Me tenant droite devant lui, je mesurais l’étrangeté de sa proposition tout l’en ayant déjà acceptée. Ne voyant pas la nécessité d’attendre, je lui demandai les trois mots. Il sourit et dit en français :

-Jeune Américaine, Boston. Milieu chic. Choix difficiles. Ah j’oubliais…Dix-huitième siècle.

Je hochai la tête et le laissai. Dans la rue, j’avais mille étoiles dans les yeux. J’allais raconter des histoires à Philip Hammer, Américain nanti plein de classe qui avait momentanément choisi Paris comme port d’attache et, bien que ne sachant pas comment j’allais m’y prendre pour capter son attention et mériter son intérêt, j’étais ravie.