BERCEAU LIB

Pour son commanditaire, Phillip Hammer, Isée invente un personnage de jeune fille américaine du 18° siècle...

-Elle s’appelle Ruth Rendell. Elle est née en 1740 à Boston d’un pasteur luthérien austère mais d’âme généreuse et d’une femme au foyer à la fois stricte et maternelle. Elle a quatre frères et est la seule fille de la famille. Cela la rend fière car elle est unique mais la barre est placée très haut pour elle. Ses parents sont suffisamment ouverts pour lui procurer une éducation qui dépasse celle qu’on donne généralement aux jeunes filles de sa catégorie sociale. Son père étant d’ascendance allemande, elle a appris cette langue et s’y exprime de façon correcte. On l’a laissé lire plus que de mesure et on ne l’a instruite sur l’histoire et la géographie de l’Angleterre, pays d’autant plus important pour elle que les treize colonies américaines dépendent de la couronne anglaise. Là, c’est l’ascendance maternelle qui a joué son rôle. Ruth est donc, à seize ans, une jeune fille qui a la tête bien faite et est pleine d’à-propos. Elle est pieuse sans être bigote, se montre curieuse de tout mais tient son rang. Elle est si fraîche et si drôle parfois qu’il est impossible de lui tenir rigueur de quoi que ce soit. En outre, elle a de beaux cheveux brun-roux, un visage d’un ovale assez pur, de grands yeux marron ornée de longs cils et un teint très frais. Ses parents, qui ont élevé quatre garçons avant elle, ont du mal à être sévère à son encontre. Elle a un frère aîné qui sera pasteur comme son père, un autre qui souhaite être médecin et deux autres qui sont tentés par le négoce. On n’attend pas d’elle qu’elle ait une profession mais qu’elle fasse un bon mariage. Elle peut y prétendre. Son père a beau être pasteur, il n’est pas pauvre et jouit d’une grande respectabilité. Le mariage qu’il a contracté a contribué à renforcer sa position sociable. Elle n’est pas florissante mais elle est tout à fait enviable.

Phillip me jeta un regard songeur.

-D’accord. Parlez-moi un peu de Boston.

-Ce portrait ne vous plaît pas ?

-C'est un personnage complexe, il faut voir. Et Boston ?

-En 1757, au moment où Ruth a dix-sept ans, c’est une ville prestigieuse, la troisième en population derrière Philadelphie qui vingt-huit mille habitants et New York, qui en a vingt et un mille.

-C’est exact. Il y a seize mille habitants dans cette ville à l'époque. Le port reçoit les produits de la Grande-Bretagne. Il expédie les productions des colonies du sud et du centre : il y a du riz et du tabac et d’autres choses encore…

-Oui, de l’indigo

Il attendait que je poursuive.

-Boston fait du commerce avec les Antilles. Elle exporte du bois, de la farine et de la viande. Elle exporte aussi du poisson. Ses marchands reviennent avec du sucre et du rhum, entre autres. Le port de Boston a commencé à se développer au dix-septième siècle. La construction navale s’est beaucoup développée mais aussi la métallurgie, l’industrie textile et la pêche. Les distilleries sont nombreuses. Cet essor économique colonial a beaucoup enrichi une classe de marchands et suscité des vocations…

-Très bien Isée mais, et Ruth ? Quelle conscience a-t-elle de cela ?

-Je vous l’ai dit, elle est née dans une famille cultivée. Ses frères font tous des études. Les familles bourgeoises envoient leurs enfants faire leurs études à Harvard ou à la Boston Latin school.

-Et le pasteur Rendell peut y envoyer ses fils ?

-Deux d’entre eux.

Il me sourit.

-Vous êtes adroite.

-Ruth a un fiancé. Il s’appelle Thomas Sheridan. Il a vingt-neuf ans et il le fils d’un commerçant influent qui fait de bonnes affaires.

-Elle n’est pas assez riche…

-Mais si ! Madame Rendell mère a vécu enfant en Angleterre. Une vieille parente l’a élevée. Cette femme meurt sans héritier direct. Ethel, la mère de Ruth, lui a toujours écrit. De cette femme solitaire et bienveillante, il lui arrive de l’argent. Elle le garde pour le mariage de sa fille.

Il s’amusait et hochait la tête.

-Je comprends. Sheridan entre en scène.

-Oui et il est amoureux.

-Vous savez, il y a des femmes qui écrivent en Amérique…Certaines ont choisi les Amish, d’autres la guerre de Sécession…Vous êtes presque prête !

-Vous essayez d’être moqueur, Philip ! Ce n’est pas loyal…

-Poursuivez.

-Elle a dix-sept ans quand elle se marie. Il la trouve plus que jolie et adore qu’elle soit cultivée, car elle l’est. Il est assez beau garçon, lui-même. Pour l’époque, il est grand. Il est mince aussi et soigne son apparence. Il a hérité de son père un incroyable flair pour les affaires et cette aptitude qu’il a à conclure les bons marchés le fait très vite monter socialement. Sheridan, cependant, est un patriote. Il n’aime guère la tutelle anglaise et admire ses compatriotes américains qui, d’ores et déjà, ont bravé le monarque britannique.

-1765 : le Stamp Act ? Je suis Bostonien de naissance, ne l’oubliez pas !

-Je ne l’oublie pas. La Grande-Bretagne a promulgué le Stamp act à la date que vous indiquez puis, en 1767, les Townshend Acts. Ils permettent à l’Angleterre de taxer abondamment les treize colonies d’origine. C’est chose facile puisque, pour les habitants de ces colonies, il n’existe aucune représentation au parlement de Westminster. Les Américains, eux, ne l’entendaient pas de cette oreille puisque selon, eux, un territoire non représenté ne pouvait être taxé. L'un des protestataires était John Hancock et en 1768 sa petite corvette Liberty, fut saisie et il fut accusé de contrebande. Il fut alors défendu par John Adams et l'affaire fut classée sans suite.

-Est-ce que Sheridan a fait de longs discours à Ruth, lorsqu’ils se sont mariés ?

-Non. Il lui a fait des enfants, trois, coup sur coup. Trois fils. Il n’a rien de spécial pour contrarier la nature, ensuite mais le corps de Ruth, soudain, n’a plus paru fécond. Plusieurs années ont passé et il s’est mis à regarder sa femme autrement. Elle lui paraissait si sage au départ qu’il aurait pu être refroidi par elle si elle n’avait été aussi avenante et aussi jolie.

-Elle ne doit pas être jolie.

-Je comprends. Tout est affaire de regard. Elle a changé en mûrissant et depuis que ses traits sont plus accusés, les rondeurs de la jeunesse ayant quitté son visage, il la trouve à la fois plus affûtée et plus désirable. Là, alors qu’elle a trente ans, il s’ouvre à elle de la pesanteur anglaise, de ces lois nauséabondes et du désir qu’il a de voir naître une nation américaine. Elle l’écoute toujours avec attention et il s’étonne, après s’être écarté d’elle, de la désirer de nouveau. De ce désir, naît une petite fille prénommée Diane. Les fils de Ruth et de Thomas se nomment Abraham, Samuel et John.

-Tout cela reste très moral.

-Oui, d’autant que la situation financière du ménage Sheridan s’est considérablement améliorée. Ils vivent dans l’aisance désormais et jouissent d’une grande réputation de vertu.

-Alors d’où va venir le problème ? Car il y en aura bien un, sinon pourquoi me présenter la vie d’une femme aussi ennuyeuse ?

-Mais elle ne l’est pas du tout, ennuyeuse ! Ruth épaule son mari et croit en lui. Elle a trente-deux ans et ne s’estime plus jeune, ce qui, compte-tenu des critères de l’époque, est vrai. Souvent son époux lui demande d’organiser des dîners où défilent non seulement la bonne société mais ceux qui trouvent excessif l’orgueil britannique. Le roi George III dirige un royaume qui a de gros problèmes de trésorerie et il décide d’augmenter les taxes qui frappent les colonies. Le thé était un des produits qui était très taxé et cette excessive taxation était devenue un sujet de discorde entre la métropole et ses colonies. John Hancock, que Thomas Sheridan admire, propose un boycott du thé de Chine  vendu par la Compagnie anglaise des Indes orientales. C’est une excellente idée car dont les ventes dans les colonies passent de 145 000 kg soit 320 000 livres à 240 kg soit 520 livres. Le souci est que favoriser la Compagnie anglaise, le gouvernement britannique décide d’autoriser la vente de thé aux colonies américaines sans paiement de taxe. De fait, les marchands indépendants sont ruinés. Parmi eux, se trouve William Beckford. Il a l’âge de Ruth, est veuf et plein de morgue. Il n’accepte pas sa défaite. Les Sheridan le reçoivent à dîner à plusieurs reprises. Beckford croit si fort à la providence qu’il n’estime pas sa ruine totale même si le coup a été rude. Il s’allie à Thomas Sheridan et tous deux font du commerce ensemble. Il est difficile de savoir qui, en ce domaine, l’emporte sur l’autre.