BOSTON 18

Ruth est un personnage féminin inventé par Isée. Elle vit à Boston au 18° siècle.

-Et Ruth ?

-Elle a conçu l’amour comme un devoir et n’a regardé quelqu’un d’autre. Seul son mari a compté. Cependant, sans qu’elle en ait conscience d’abord, Willliam va la troubler. C’est d’ailleurs un trouble réciproque…L’un et l’autre, cependant, ont les yeux tournés vers l’histoire. La presse de l’époque s’empare de cette querelle entre la puissante Angleterre et ses colonies.

À  New York, des affiches de The Alarm sont placardées. Elles critiquent la Compagnie britannique des Indes orientales et militent en faveur des libertés commerciales américaines. Un homme tel que John Hancock appelle au boycott de la Compagnie. Les marins qui tentent de débarquer le thé sont passés au supplice du goudron et des plumes. Ne sachant comment convaincre Ruth de son amour naissant, William lui écrit des lettres au contenu « neutre » dans lesquelles il s’épanche sur la situation. Croyant qu’elle est en paix avec sa conscience, Ruth lui répond sur le même ton et affirme qu’elle prie pour lui. Six navires chargés de thé arrivent dans divers ports américains…

-Oui, je le sais bien. L’un arrive à New York, l’autre à Philadelphie et le dernier à Charleston. Ah non ! J’en oublie trois à Boston ! Les colons empêchent que le thé soit débarqué et ceux qui ne sont pas à Boston doivent repartir vers l’Angleterre avec leur cargaison. Le gouverneur de la ville interdit aux bateaux de repartir sans avoir effectué leur livraison…

-Bon mais Ruth ? Cela lui suffit-il ?

-Non, les jours passent et un amour dont elle ne croyait pas capable l’enchaîne à cet homme qui est l’associé de son mari. Elle ne se reconnaît pas. Elle est Ruth Sheridan, celle dont les deux fils aînés sont déjà pensionnaires dans une pension huppée de la ville et dont le troisième garçon promet d’être lui-aussi un brillant élève. Elle adore ses fils et vénère la grâce et la beauté de sa petite fille. En outre, elle ressent pour son mari admiration et estime. L’amour qu’elle éprouve pour Beckford a un goût amer, d’autant qu’elle est persuadée qu’il ne saurait vraiment s’intéresser à elle : elle a déjà trente-deux ans ! Mais il va, selon elle, se comporter en héros et elle va basculer !

-Les Fils de le Liberté…

-Oui ! Le 16 décembre 1773, soixante Bostoniens grimpent à bord des trois navires que le gouverneur maintient à quai. Ces navires se nomment le Dartmouth, le Eleanor et le Beaver. Les Bostoniens se sont déguisés en Amérindiens, de la tribu des Agniers. Ils suscitent la terreur à l’époque ! Entre dix-huit et dix-neuf heures, le plus silencieusement possible, ils ouvrent les tonneaux et jettent à la mer trois cent quarante-deux caisses de thé. Les navires ne souffrent d’aucune avarie. Rien n’y est détruit intentionnellement mais quarante-cinq tonnes de thé sont jetées à la mer, ce qui représente une perte énorme pour l’Angleterre.

Phillip me regardait, incrédule.

-Beckford s’est déguisé en indien, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Et Sheridan ?

-Non !

-Alors, c’est l’amour fou !

-Elle est galvanisée par ce qu’il a fait et elle confond amour et admiration. Enfin pendant un temps car elle finit par se rendre à l’évidence.

-Lui-aussi ?

-Je vous l’ai dit.

-Et concrètement ?

-Mais justement, rien ! Le gouvernement britannique est si furieux que le port de Boston est fermé pour un temps. Sheridan considère toujours William comme son associé et ami. Ils participeront à une deuxième partie de thé en 1774 et feront front commun jusqu’à la guerre d’indépendance où ils prendront faits et causes pour l’Amérique ! Au passage, ils mépriseront la Compagnie britannique d’avoir abandonné le commerce du thé pour celui –ô combien plus lucratif- de l’opium produit par l’Inde et la Chine.

-Et elle ?

-Elle va se consumer pendant quatre ans à peu près avant de revenir à son mari de façon définitive.

-Ah bon et pourquoi ?

-Beckford trouvera une héritière.

-Non.

-Non ?

-Non. Ne lui faites pas cela !

-Bon, alors une maladie l’emportera.

-Possible et de meilleure morale.

J’avoue que je n’avais pas grand-chose de plus à lui dire et je pensais qu’il s’en contenterait car je n’avais pas compris son but. Ce que je racontais était une base de travail et à partir de celle-ci, nous pouvions lui et moi, construire une vraie histoire et non un rapide récit. Il fallut donner vie à la famille de Ruth, à son enfance et à son éducation. Il fallut dessiner les grandes lignes de son mariage, de la célébration de celui-ci à la découverte de ce qu’elle estimait être « sa trahison » en passant par son ressenti en fait de sexualité, son expérience de mère et la manière dont on avait pour elle façonné une vie sociale. Je dus lutter pied à pied avec Phillip, qui imposait parfois ses idées mais savait aussi reconnaître la justesse des miennes. Nous dûmes donner une identité aux parents de Thomas et une vraie consistance aux enfants du couple, qui n’étaient guère que des silhouettes. Enfin, il fallut coller aux événements historiques, leur donner vie et couleur et faire coïncider le chemin intérieur d’une femme qui s’éveille à la vie politique et aux mouvements de l’histoire d’une manière secrète, puisque l’époque et la façon dont les femmes y sont perçues empêchent de soupçonner qu’elles puissent avoir un quelconque jugement en la matière…

Au bout de trois heures de dur labeur, nous y étions à peu près et mon Américain me dit qu’il allait coucher par écrit l’histoire que nous avions mise sur pied. Je devrais, pendant la semaine, y faire les additifs que je jugerais nécessaires et j’avoue que cette idée m’enchantait. Nous avions bu pas mal de café et c’était l’heure maintenant du vin pétillant. Il m’offrit une coupe de champagne. Nous étions souriants et je ne cessais, en rentrant chez moi, de penser à cette Ruth Sheridan qui était si peu consciente de son charme, de son intelligence et de l’amour qu’elle savait faire naître. Car bien entendu, Beckford, au moment de la guerre, ne mourrait que d’amour…

Il faudrait bien imaginer leurs lettres à l’un et l’autre et voir ce qu’ils avaient réussi à faire passer…Entre les lignes !

Nous nous quittâmes ravies et je me félicitai d’avoir accepté de devenir une conteuse. C'était un travail à deux, fiévreux et intense, et j'étais galvanisée par le charme de mon interlocuteur. Bien trop, à vrai dire, pour qu'il n'en eut pas conscience. Il me charmait, je l' amusais. Pour l'instant, aucun ombre...