HOLLOW MEN

Ruth Sheridan est un personnage de femme américaine inventée par Isée pour son commanditaire, Phillip Hammer...

«Il y a des moments où je ne suis pas là. Mes enfants sont grands. Mais vous venez ainsi, à l’improviste et en l’absence de mon mari, vous me trouvez ! Quelle défaite êtes-vous venu contempler dans ma demeure…Comprenez-moi, William, comprenez-moi ! J’ai du mal à croire que vous ayez pu ainsi forcer ma porte !»

C’était joliment dit et il aurait dû comprendre s’il avait sa finesse et son goût du renoncement. Il ne les avait pas et j’imaginai qu’elle avait dû l’arrêter.

L’Amour est tout mais ne nous égarons pas dans les priorités. Ce dont nous avons le plus besoin est l’amour divin, et sur cette terre, il nous est donné de le connaître par bien des biais. Je suis si navrée de me tromper avec vous. Comment cela pourrait-il être ? Ma vie a ses attributions comme la vôtre a les siennes. Que pourrions-nous donc faire ? »

Ils avaient continué ainsi à se débattre puis la guerre était venue. Beckord en avait enthousiasmé. Ni Sheridan ni lui n’avaient plus l’âge d’être jeunes soldats mais ils croyaient durs comme fer à l’indépendance. Pris dans la tourmente, ils n’avaient pensé qu’au conflit. La passion qui avait enflammé William s’était peu à peu éteinte ou, aimerait-il à se le dire plus tard, elle avait changé d’objet. C’était cet état neuf et à venir qui le faisait vibrer et non plus la prude Ruth Sheridan. Quant à l’aveu que cette dernière avait voulu faire à son mari, il n’eut jamais lieu. Indépendantiste forcené, Thomas était, quand la guerre avait pris son élan, fort peu enclin à entendre sa femme lui raconter que par sens du devoir et amour, elle avait éconduit son associé…Elle avait toujours été sur la brèche, lisant ses journaux en cachette et s’informant autant qu’elle pouvait de faits économiques et politiques. Si elle n’avait été une femme, il aurait trouvé en elle un interlocuteur avisé. Alors que venait-elle lui faire des confidences tardives dans lesquelles elle n’avait franchement pas le beau rôle ? Elle comprit qu’il le prendrait mal, la considérerait comme une personne futile et la méjugerait, ce qu’il n’avait jamais fait. Elle se tut.

A la fin du conflit, Sheridan, sortit grandi, avait repris seul ses affaires. Il ne les avait jamais abandonnées même quand les temps étaient rudes. L’amant transi avait succombé en 1679 à une grippe aussi violente que mal soignée. Il était resté souffrant des mois durant. Ruth en éprouva un grand chagrin mais là encore, elle se tut. Le temps qui passait lui faisait reconsidérer la passion qu’elle avait éprouvée pour ce Bostonien veuf à l’allure séduisante. Beckord, quand elle l’avait connu, était grand et mince. Il était bien fait et portait joliment le costume. Il avait les cheveux blond-roux, les yeux bleu-vert et le teint clair. Il avait reçu une bonne éducation et il parlait bien. Elle avait tout de suite aimé sa voix chaude et sa façon un peu affectée de chercher ses mots. Puis elle avait aimé tout ce qui était lui…Elle pensa longtemps qu’elle n’avait rien eu d’héroïque à le tenir à distance mais quand tous ses enfants furent mariés, qu’ils eurent chacun plusieurs enfants et que Sheridan montra les signes d’un cœur fatigué et malade, elle entrevit la suite de sa vie. Elle lui survivrait. Elle serait seule et riche. Et puis ? Elle avait toujours gardé les lettres que Thomas lui avait envoyées mais n’avait évidemment plus celles qu’elle li avait adressées. La relecture de cette correspondance tronquée lui fit un effet bizarre. Alors c’était cela un grand amour ? Oui, c’était cela. Le sacrifice était-il si nécessaire ? Il lui semblait maintenant que non. Cette vertu qu’elle avait affichée n’était pas héroïque. Elle était le signe d’une soumission à un ordre social et aux valeurs plaquées du mariage mais elle n’était pas un acte libre. Si elle avait eu une liaison même brève avec Beckord, elle l’aurait connu l’héroïsme, le vrai, celui qui conduit à la liberté. Il l’avait senti en elle cette force vive qui la rendait si singulière et voilà qu’elle s’était galvaudée…Elle s’en voulut de longues semaines et pleura beaucoup. A la fin de l’année 1787, Sheridan eut une crise cardiaque qui cette fois lui fut fatale et on l’enterra en grande pompe. Le veuvage transforma une nouvelle fois Ruth. Elle se pardonna et ne se jugea plus de sorte que ses enfants et petits enfants à qui elle avait parlé de sa jeunesse et du petit lutin qui était en elle et lui faisait dire des sottises était de retour. Les dernières années de sa vie, elle était une vieille dame délicieuse et très drôle, ayant beaucoup d’amies. Elle s’était remise au chant !