FALKER

5.Louise Falker, la troisième.

Ce n’était pas une Texane mais tout de même une fille du sud. Elle était née à la nouvelle-Orléans en 1900 et aurait aimé témoigner de la vie mondaine qui y régnait si elle était née dans le milieu social adéquat. Mais en fait de Quartier français, de belles robes blanches immaculées et d’élégants chapeaux féminins, elle avait eu droit à une enfance de pauvre. C’était normal, en fait puisqu’elle était issue d’une famille sans le sou. Un père manutentionnaire dans une fabrique de chaussures, une mère qui enchaînait les grossesses et de l’alcool frelaté qui circulait de main en main…Mais qu’est-ce que je dis ? Je suis en train d’en faire non un personnage de Mark Twain (il y a bien le Mississippi dans ces coins-là ?) mais une héroïne pauvre chez Faulkner (Pas Falkner : les noms se ressemblent et ce n’est pas le fruit du hasard), ce qui était embarrassant. En effet, être riche chez cet auteur du sud, c’était déjà assez terrible pour une femme mais pauvre, c’était vraiment toucher le fond, être un rebut de l’humanité…

Dans quel roman américain une femme était-elle violée avec un épi de maïs. C’était Le Bruit et le Fureur ou Des Souris et des Hommes ? Ou un autre…Non, mieux valait suspendre mon interrogation puisqu’elle signalait dangereusement mon manque de vraie culture littéraire américaine et à ce titre était stérile. Je pouvais placer mon héroïne dans un univers plus structuré bien que peu favorisé sur le plan financier. Elle resterait très inférieure socialement à Ruth Sheridan et beaucoup moins gâtée que Carolyn Fletcher (son nom avant de s’appeler Warren) car celle-ci appartenait à la toute petite bourgeoisie. Bah non, ça faisait trop de femmes protégées même si dans le cours de leur vie, elles avaient découvert qu’on peut souffrir à en hurler ! Bien, bien, bien…Donc, elle allait en baver dès le départ, ma Louise. Pour tout vous dire, si elle avait pu lire, enfant que sa ville avait été fondée en 1718 par Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville et que son nom avait été choisi en l’honneur de Philippe d’Orléans, elle aurait ri jaune. Philippe de… ? Ah oui, un Français. Si seulement elle en avait juste un dans ses origines, son sort aurait été autre ! Si elle avait réussi à apprendre de cette belle langue plus que trois mots (Bonjour, au revoir et Coucou)…Elle aurait pu de mentir sur ses origines. Mais non ! Elle avait à peine cinq ans qu’elle avait déjà compris que six frères et sœurs dans une famille pauvre, c’était plus qu’un fardeau, une malédiction. Et elle était la dernière-née ! Pauvre de père en fils et nulle ascendance quelque peu prestigieuse pour vous racheter…Alors cette belle ville aux quartiers symétriques, qu’elle qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Peut-être que si elle était née avant 1803….Parce qu’on lui avait dit que l’empereur des Français avait, à cette date, littéralement bradé (pardon honorablement vendu) Le Louisiane aux États-Unis. C’est dommage tout ce qu’elle avait raté !

Quand elle avait eu dix ans, son père, Art Faulker s’était si violemment disputé avec sa femme qu’il en était résulté un partage d’enfants ! Oui, vous avez bien lu un partage d’enfants ! Attendu qu’ils étaient au nombre de dix, on aurait pu s’attendre à une équitable répartition mais non. D’abord, deux des aînés venaient de mourir en France, après leur mobilisation en 1918. Les deux autres, qui étaient des filles, travaillaient comme lingères. Le père, qui, au bout du compte, levait le coude moins facilement que sa femme s’était résolue à prendre en charge les trois derniers dont l’âge s’étalait de quatorze à dix ans. Voilà un homme qui aimait faire des enfants ! Il en laissait donc trois à sa femme, deux garçons et une fille, emmenant pour sa part Louise, Martha et Samuel. Sans savoir pourquoi, il jouait le bon cheval. En effet, alors que son ex-femme allait s’enlisant avec sa progéniture, il ne s’en était pas si mal tiré. Il avait déniché un travail au Texas et c’est pourquoi, chargé de famille, il se rendit à Fort Worth. Il y eut des emplois variés mais toujours subalternes et ne laissa pas tomber ses rejetons. Samuel, l’aîné d’entre eux, commença à travailler dans une usine de céréales, Martha fit des ménages et se maria le plus tôt possible tandis que Louise regrettait de ne pas pouvoir faire d'études. Même dans son univers déprimant, certaines femmes travaillaient et s'en tiraient mieux, enfin, il lui semblait.