DALLAS

Louise, blanche pauvre du sud, a une vie difficile mais elle a fini par épouser un veuf bienveillant qui adore Kennedy. Cependant, nous sommes à Dallas...Troisième portrait de femme américaine fait par Isée pour Phillip...

Quand les Jones avaient mis fin au contrat qui les liait à Louise, ce n’était nullement par mécontentement. Ils prenaient de l’âge et voulaient se retirer en Floride où vivait leur fils aîné. Le climat y était plus clément. Ils l’avaient recommandé à Reginald Tucker, un homme de soixante-cinq ans, veuf depuis deux ans et qui était mécontent de sa gouvernante. On était en 1952, Louise avait quarante-huit ans. Dallas était une grande ville et Tucker habitait fort loin des Jones qui l’hébergeaient encore. Elle avait pris l’autobus. Pendant qu’elle roulait, elle avait repensé aux derniers jours qu’elle avait passés à son enfance en Louisiane puis aux années passées à Fort Worth. L’atmosphère de la ville l’avait souvent déprimée mais il lui restait quelques excellent souvenirs : le jardin botanique où elle s’était longuement assise avec des amies et au zoo, qui l’émerveillait chaque fois qu’elle s’y rendait, en faisaient partie. Elle ne trouvait pas beaucoup de désagréments à voir des animaux en cage, non qu’elle estimât leur sort pire que le sien mais parce que leur vie à eux était ennuyeuse mais immuable…Au stade de sa vie où elle était, il lui semblait souvent être en captivité sans savoir de quoi demain serait fait. Heureusement, tout avait bien changé pour elle !

Tucker avait de l’argent. Sa maison au centre-ville était plus petite qu’attendu mais jolie. Il y avait une cuisinière et un jardinier en plus d’elle et cela suffirait…Suffirait ? Louise ne put que dresser l’oreille quand l’homme grand et distingué qui l’observait lui parla ainsi. Il avait dû vouloir dire : pourrait suffire…Mais non, la lettre de recommandation de monsieur Jones était suffisante. D’emblée, cette femme lui plaisait. Il ne lui fallut pas un mois pour se féliciter de l’avoir engagée et il augmenta ses gages de façon si considérable qu’elle put faire venir Norma à Dallas pour lui faire mener que, selon, elle, une femme encore jeune et heureuse devait connaître. Désormais, celle-ci n’était plus timide ni effrayée. Conjointement élevée par la famille de Martha et sa mère, elle avait l’esprit vif et le goût des études. Enseigner lui plaisait et elle en avait fait son métier. Elle l’exerçait avec zèle mais une nomination dans un bon lycée de Dallas serait pour elle une nouvelle ascension…Elle s’était mariée il y longtemps déjà mais semblait bien plus intéressée par ses trois enfants que par son mari, lui-même enseignant.

Louise n’avait jamais eu d’employeur qui ait deux passions aussi avérés. L’une d’elle était l’aquarelle et l’autre la politique. Pour ce qui concerne la première, il avait transformé une des pièces du ré de chaussée en atelier et il peignait tous les jours. Pour ce qui était de la seconde, il se plaisait à lire quotidiennement les Mémoires des différents présidents des États-Unis, si tant est que ceux-ci les ai écrites ou encore leur biographie. Il lisait aussi des monographies et bien sûr la rubrique spécifique de plusieurs grands quotidiens américains. Fait notable, dans un Texas manifestement républicain, il vouait un véritable culte à un des présidents des États-Unis qui l’avait particulièrement marqué : Franklin Delanoe Roosevelt. « Président de guerre », selon, lui, Eisenhower lui plaisait moins. La sage gouvernante et le veuf curieux de tout apprirent à s’apprécier. Louise ne mesurait pas à quel point elle s’était transformé. Il lui était venu une sorte de distinction qui la rendait majestueuse sans être écrasante. Tucker ne mit pas deux ans à la demander en mariage. Elle mit du temps à accepter, ne pouvant y croire. Elle, la petite fille d’un quartier triste de la Nouvelle-Orléans épouser un juge à la retraite…Qu’auraient dit ses parents, qui l’un et l’autre étaient morts, s’ils savaient appris la nouvelle ? Que diraient les frères et sœurs dont il lui restait quelques traces ? Seule Martha et son mari seraient à la fois ébahis et ravis…Et sa fille, bien sûr, l’énergique Norma. Les années filèrent et furent plutôt paisibles pour les Tucker. Louise avait eu beaucoup de mal à se dire que désormais elle ne servait plus mais était servi. Décidément, ça la reprenait souvent : elle faisait tout elle-même, sans rien demander à personne, comme avant. Les domestiques s’en trouvaient gênés mais Tucker, lui, riait. Il adorait qu’elle soit ainsi. Tous deux lisaient beaucoup et souvent elle pour lui. L’histoire américaine défilait avec ses guerres, ses traités, ses tragédies et ses accalmies. Et puis, alors que le juge guettait un homme providentiel, à la fin des années soixante, il lui en vint un…Kennedy.

Tout de suite, ils furent sur l’affaire. Tucker était enthousiaste !