masques et TROMPERIE

1. Prendre le masque.

Il tournait vers moi son beau visage massif et je me sentais percée à jour. Il me trouvait une très bonne mine et un air radieux mais il n’alla pas plus loin dans son analyse, histoire de me montrer qu’il était homme de mansuétude. Bon, j'avais l'air d'une jeune femme qui vient de passer une nuit agitée mais l'heure de me poser des questions n'était pas encore venue. Il fut donc concis.

-Jolie robe, joli maquillage et quel sourire ! Il vous est arrivé quelque chose d'heureux, on dirait...

-Oui. C'est inattendu et heureux...

Je tendais le dos, guettant les questions gênantes mais il changea du sujet.

-Vous est-il arrivé de vous dire qu’après une rupture que vous ne vouliez pas, les mots vous manquaient. Vous auriez voulu les trouver pourtant pour toucher l’être aimé mais c’est comme si vous n’aviez plus ce pouvoir. Je suis clair ?

-Oui, très.

-Alors, ça vous dit quelque chose…

-Oui, avec Paul, l’homme avec qui j’ai passé six ans. C’est lui qui a eu l’initiative de la rupture et ça m’a été très douloureux pendant un an. C’est arrivé tout d’un coup. Je ne comprenais pas…

-Pourquoi « pendant un an » ? C’est fini maintenant ?

-Il le faut. Continuer de laisser des messages, écrire à qui ne veut pas vous parler, à quoi cela mène-t-il ?

-Donc, vous ne le contactez plus.

-Non, depuis un bon moment déjà.

-Il est en couple ?

-Non, pas à ce que je sais.

-Ah, vous savez quand même ce qu’il devient…

-Plus ou moins. Nous avons gardé des amis communs. Ils nous voient séparément, c’est tout.

-Il vous a laissé pour quelqu’un ?

-Oui. Vous ne pensez-pas que vous êtes…

-Curieux ? Indiscret ? Les deux ?

-Oui.

-C’est je jeu. Ce « quelqu’un » n’est plus là ?

-Je ne sais pas ce qu’il y a eu entre eux mais ça s’est arrêté très vite.

-Qu’est-ce qu’il vous reprochait ?

-De ne pas être comme lui un cadre en informatique, de ne pas l’admirer assez, de ne pas le combler assez sur le plan physique, de ne pas jouer le jeu de la femme qui est un faire-valoir de qualité face à ses chefs…

-Vous pensez qu’il avait raison ?

-Je dois dire que sur certains points, oui. J’aurais pu davantage l’épauler professionnellement. Je voulais me faire dorloter par lui et mes demandes étaient aussi régulières qu’excessives. C’est un cérébral, un jeune homme de bonne famille à qui on a inculqué l’idée qu’en dehors d’un certain schéma de réussite, on n’est rien. J’ai compris cela bien trop tard. Je crois qu’il y avait une façon d’être avec lui que je ne saisissais pas et qu’il l’aurait beaucoup aidé.

-D’accord mais lui, vous concernant, il a fait des impairs.

-J’ai été instable professionnellement pendant longtemps sans pourtant jamais cesser de travailler. Cette école de langue a été ma chance. Je me suis sentie grandie. Cela, je pense qu’il n’en a pas pris la mesure. Il a toujours en tête que j’étais une sorte de dilettante…

-Pour ce qui est de lui, je me base sur vos paroles. Par contre, vous, je vous connais un peu. Vous faites très bien votre travail. Vous êtes capable même de vous surpasser…Peu de professeurs donnant des cours particuliers auraient fait ce que vous avez fait avec moi. Raconter, se livrer…Vous avez mis beaucoup de vous-même…

-Oui, je le reconnais.

Il me souriait, étrangement beau comme il l’était, vêtu ce jour de noir et de blanc…

-Mais est-ce tout Phillip ? Non, bien sûr.

-Quel est son nom de famille ?

-Wagner. Il s’appelle Paul Wagner.

-Il me faudra des photos et pas seulement cela…

-Comment ? De quoi me parlez-vous…

-Je vous dirai bientôt.

Il s’est levé et est allé chercher une sorte d’agenda qu’il a ouvert pour en extraire trois photos. Sur deux d’entre elles souriait un beau jeune blond aux traits très fins et à l’expression un peu mélancolique. Sur la troisième, il était toujours là et je reconnaissais Phillip à ses côtés. Chacun regardait l’objectif et cette fois, il avait la même expression sûre de lui et un peu froide que celle de l’homme qui l’accompagnait.

-Il a vingt-huit ans. Il s’appelle Vincent Johnson. De profession, il est musicien. Un bon trompettiste. Il a été bien formé en musique. Pas une grosse école mais des gens sérieux et puis il est travailleur et volontaire.

-Il est jeune.

-C’est l’évidence, Isée. J’ai cependant une liaison avec lui depuis quatre ans. Nous avons une relation passionnée.

-Même maintenant ?

-Oui, même maintenant. Je sais ce que vous pensez…Je suis à Paris pour plusieurs mois et il est à New York. Vous savez ce que c’est, quand on se recherche trop et qu’on s’affronte trop, il faut une séparation géographique car elle est salutaire.

Je ne savais que lui dire, ne comprenant pas où il voulait en venir. Il attendait que je le bombarde de question mais ma gorge se nouait. Il a alors fait les questions et les réponses.

-Vous devez savoir qui il est. Il a perdu sa mère adolescent et il en reste très marqué. Il a une très grande sensibilité. Son père l’a laissé faire de la musique, c’est vrai mais parallèlement il a évacué beaucoup de ses responsabilités paternelles. Vincent n’a pas eu de vrais cadres pendant son adolescence et comme souvent, il a vécu dans l’excès : les pilules, les poudres, les piqûres quelquefois et l’alcool…Comme vous le voyez, ça ne l’a pas affecté au point qu’il devienne toxicomane car il y avait la musique. Il a fait partie de plusieurs groupes. Je suis sa plus longue liaison mais il remet tout en cause car il estime qu’il n’est pas cent pour cent gay. Il est bisexuel. Il voudrait être amoureux d’une fille jeune…Il est en crise et ce que je suis lui est insupportable alors que je l’ai fasciné. Je veux restaurer ma relation à lui mais sans masque, je n’y parviendrai pas.

-Sans masque ?

Je réagissais enfin.