NAGO

 

Un nouveau jeu entre Phillip, Américain aisé et rusé, et Isée, jeune enseignante fascinée par son élève : en savoir assez sur l'amant pour lui parler sous le masque sans qu'il réalise la manipulation...

Je lus beaucoup de mails et des historiques de conversation qui me firent comprendre qu’amoureux de la musique, le jeune homme était souvent par monts et par vaux. Dès qu’il avait un moment, il écrivait à celui qu’il aimait et si celui-ci était en ligne, ils se mettaient aussitôt à échanger. Il me fallut deux soirées pour prendre connaissance de leurs échanges et je ressentis très vite l’impudeur qu’il y avait à le faire. Ils devenaient vite passionnés l’un et l’autre et se faisaient des déclarations si vibrantes que j’en fus émue. En même temps, ils se repoussaient pour mieux se rapprocher et ils échangeaient des propos durs. A priori, ils avaient vraiment dû se heurter car leurs échanges s’arrêtaient sur des dialogues cassants où le mot rupture n’apparaissait cependant jamais…Leurs styles étaient différents. Celui de Phillip était reconnaissable à une langue toujours contrôlée, riche en métaphores et en oppositions. Il n’imageait pas tellement ses propos, préférant les redire sous une forme un peu différente que les réduire à des illustrations. Vincent faisait le contraire. Il utilisait un anglais plus simple, des phrases plus courtes et des images matérielles très claires. Il lui arrivait de dire : « tu vois, là où nous étions, c’était un peu comme ça » et, s’il n’avait de photo du lieu sous la main, il en trouvait une approchante sur le net et l’utilisait. Il s’amusait beaucoup du langage de Phillip, faisant mine de prendre ce qu’il disait au pied de la lettre. Il mettait à plat les belles figures de style utilisées pour son amant d’une manière si spirituelle que l’autre, à qui on faisait rarement remarquer que son anglais était moins riche qu’il n’y paraissait, finissait par s’en amuser. Chacun à sa manière jouait avec la langue et y trouvait beaucoup de plaisir. Il arrivait à Vincent de renvoyer son interlocuteur à des airs qu’il aimait jouer et de lui en envoyer des extraits en guise de réponse. C’était notamment le cas quand le galeriste ombrageux s’emportait. Au lieu d’utiliser le langage, l’autre lui envoyait un air de trompette agressif ou plaintif et ne commentait pas. Il était clair que pour Vincent, c’était la musique qui exprimait le mieux ce qu’il était. Il usait d’elle en encore, ce qui ravissait souvent son compagnon. Celui-ci, cependant, était friand de démonstrations affectives et de déclaration. A l’évidence, en effet, il attendait que son jeune amant soit tendre et s’épanche mais il ne le faisait pas toujours. Il s’y refusait par jeu ou simplement en réponse à un moment commun qui avait été difficile. L’inverse était bien moins vrai que prévu car au jeu des sentiments, Hammer ne biaisait pas. Lui, il disait les choses. Il est vrai qu’il vivait une histoire d’amour forte, qu’il faisait tout pour maintenir vivante. Jamais il ne faisait mine d’être tiède. S’il s’emportait, il s’expliquait et ensuite revenaient ces échanges que seul l’amour fait naître et qui sont si intenses et si profonds… Je lisais, je lisais…Les semaines, les mois défilaient. D’abord balbutiante, une relation s’établissait. Je comprenais que Phillip poussait ce beau jeune homme blond à ne pas être aussi négligent car ce côté bohème lui avait déjà fait perdre de bonnes opportunités pour sa carrière. C’était sous son influence que Vincent tenait son rang dans son groupe actuel où peu à peu il commençait à se distinguer. C’était aussi grâce à Phillip qu’il travaillait sa façon de paraître en scène, moins débraillée, d’une séduction plus raffinée mais toujours immédiate. Il lui évitait les dérives, cela se sentait, même je devinais les coups de gueule quand le trompettiste était ivre-mort où lâchait tous ses rendez-vous suite à un cocktail de pilules…Il le poussait vers une réussite plus étincelante. Mais Vincent, je le comprenais, était encore rattaché à l’adolescence. Il tenait aux membres de son groupe et n’envisageait pas d’intégrer une nouvelle formation. D’échanges de photos en morceaux de musique, de citations de grands poètes américains aux paroles de chansons-phare, ils échangeaient sans cesse et ils s’aimaient. Je ne disposais évidemment que la partie émergée de l’iceberg. Le fond de leur relation, leurs rencontres qui étaient très régulières, leur intimité charnelle qui semblait très belle, je ne pouvais l’atteindre. Portant, il y avait d’autres photos, plus personnelles. Elles donnaient la mesure de leur connivence. J’y découvris Vincent photographié nu, en couleurs et en noir et blanc, par un Phillip soucieux du cadre et de la lumière. C’était de belles photos intimes, très clairement sensuelles mais mystérieuses malgré tout. Le jeune homme semblait heureux de sa nudité et donc du contexte mais il avait l’air très rêveur comme si son paysage intérieur allait bien au-delà de ses draps défaits, de ce store à demi-remonté et des odeurs de l’amour physique…Il existait aussi des nus de Hammer. Vincent avait dû lui prendre l’appareil. Une fois de plus, je fus surprise de la façon dont Phillip procédait. C’était des nudités frontales, qui ne cachaient rien de sa virilité. Elles n’étaient pas graveleuses, ces photos, loin de là. Elles le montraient tel qu’il devait être après les rapports physiques avec son amant, impérial, dominant et en même tendre et heureux. Il me faisait de l’effet, le savait et m’imposait ses photos de lui tantôt rieuses et tantôt graves prises après l’amour sachant que je devrais m’en arranger…Je croyais le faire plutôt bien d’ailleurs, allant et venant dans les nombreux documents qu’il m’avait livré mais inconsciemment, ce corps massif et nu me travaillait, m’impressionnait. Je me remémorais les épaules larges, le grain de la peau, les hanches étroites, la verge au repos. Et je revoyais ce visage pacifié par la densité de leurs échanges physiques…Il me mettait tellement à mal que je préférais revenir aux passages où Phillip parlait de sa galerie d’art, qui, à priori, avait le vent en poupe. Là encore, je me délectais de leurs échanges. Hammer s’ingiénant à montrer l’intérêt de la sculpture d’un tel ou de sa peinture à force de commentaires judicieux et de photos pouvait rencontrer l’oreille attentive de son amant comme sa vindicte. Celui-ci utilisait alors toutes les injures qu’il connaissait et en inventait d’autres non sans ponctuer son mécontentement d’airs de musique particulièrement discordants. Je riais, je m’amusais puis je revenais au corps fin du jeune homme blond et à celui-ci décidemment plus stéréotypé de son massif amant brun…Et de nouveau, je chavirais… Plusieurs jours, malgré mes cours, mon esprit fut plein d’eux d’autant que, comprenant qu’il me manquait des éléments, Hammer m’envoya trois enregistrements de la voix de son compagnon. Il disait un poème, discutait avec son groupe puis tenait gentiment tête à Phillip au sujet d’un film que celui adorait tandis qu’il le détestait. Dans chacun d’eux, même si le phrasé restait le même (groupes de mots entrecoupés de pauses dubitatives), la voix était plus ou moins chaude et d’intensité variable. Plus aiguë lors d’une discussion informelle, elle était plus prégnante quand elle se soumettait à la beauté d’un texte et empreinte d’un grand élan dès qu’il était question de musique. Dans les trois cas, cependant, elle restait d’un homme jeune dont l’enfance et l’adolescence étaient encore assez proches. Elle manquait de fermeté mais elle était séduisante et pleine de vie. Tout ceci, je m’en rendais compte, me rendait apte à me mettre à la place de l’amant, si singulier que cela parut. Une fois réglé le problème de leur discorde, je pourrais me lancer dans l’aventure. Sur ce point, Hammer signala un faisceau de problèmes. Vincent en pinçait pour une jolie chanteuse et en profitait pour mettre en doute son homosexualité. Comme beaucoup d’hommes encore jeunes, il était en évolution, suivant une trajectoire qui le conduisait des hommes vers les femmes. En outre, il se rebellait contre le caractère autoritaire de son compagnon. Et pour finir, il avait envie de repartir à zéro, écartant de son entourage, pas mal de ses connaissances dont Phillip. Pour lui montrer qu’il se trompait, mon trépidant Américain n’y était pas allé par quatre chemins. Il l’avait pris au mot et, laissant le champ libre, avait organisé son séjour à Paris. Il était clair qu’il ne le contacterait pas avant un bon bout de temps, histoire de savoir si les positions du beau Vincent tenaient la route…Voilà le genre d’attitude que, timorée comme j’étais, j’aurais eu bien du mal à tenir mais je n’étais pas Phillip Hammer